mercredi 31 mars 2010

Les petits calculs d'Eric Zemmour, par Caroline Fourest

Chronique
Les petits calculs d'Eric Zemmour, par Caroline Fourest
LEMONDE | 26.03.10 | 13h43


Eric Zemmour vient d'expérimenter une loi cardinale en matière de dérapages : l'accumulation. Comme pour Georges Frêche, le tollé soulevé par ses propos n'est pas dû à la pire de ses déclarations, mais à celle de trop : "Les Français issus de l'immigration (sont) plus contrôlés que les autres parce que la plupart des trafiquants sont noirs et arabes... C'est un fait."

Cette phrase n'est pas sans rappeler la polémique soulevée par Renaud Camus. A l'époque, le goût douteux pour la comptabilité ethnique consistait à compter les journalistes juifs sur une station de radio. Quant à Frêche, son truc serait plutôt de compter les footballeurs noirs.

Dans les trois cas, plus l'émotion est grande, plus nos valeureux statisticiens sont sûrs d'engranger des soutiens parmi les amateurs d'évidences chiffrées et de francs-parlers. Ben quoi, c'est pas vrai ? Il y a beaucoup de Noirs dans l'équipe de France, beaucoup de juifs dans les médias et beaucoup d'Arabes et de Noirs dans les prisons ! Alors quoi, on peut plus rien dire ?

On peut. Mais tous les racismes commencent ainsi. Le problème réside moins dans la mentalité racialiste et comptable de ces raccourcis que dans ses "non-dits" : les fantasmes qu'ils suggèrent.

Oui, il y a de nombreux joueurs noirs en équipe de France. Mais pourquoi le relever ? Si ce n'est pour sous-entendre qu'un joueur noir ne représente pas aussi bien la France qu'un joueur blanc. Oui, de nombreux journalistes de talent sont juifs. Mais pourquoi le relever ? Si ce n'est pour sous-entendre que le fait d'être juif - et non le fait de venir de familles diasporiques misant sur la culture - favorise la vocation médiatique ?

Enfin, oui, Eric Zemmour, la plupart des petits trafiquants sont noirs et arabes. Non pas parce que le fait d'être noir ou arabe mène naturellement ou culturellement au trafic. Mais parce qu'on a beaucoup plus de chance de devenir dealer de shit que journaliste quand on naît dans des familles pauvres ne misant pas sur la culture. Surtout si l'on subit en prime des contrôles au faciès, le plafond de verre, et qu'on ne bénéficie pas d'un bon avocat capable de vous tirer d'affaire. D'où la spirale qui conduit plus souvent les uns que les autres en prison. Un peu comme l'accumulation de dérapages verbaux conduit certains journalistes à l'avertissement du CSA.

En matière de raccourcis, le casier médiatique d'Eric Zemmour est loin d'être vierge. Voilà des années qu'il dépeint un Occident assiégé. Ses propos partent parfois de constats justes : la crise du multiculturalisme et la montée des tensions communautaires. Sauf qu'il n'en tire pas de conclusions constructives - comme la défense de l'égalité, de la laïcité ou de l'universalisme -, mais une mélancolie rance favorisant le repli et le rejet.

A en croire l'auteur du Premier Sexe (Denoël), la virilité de l'Occident serait menacée par deux fléaux : la féminisation voulue par les féministes - "l'abdication des hommes blancs" - et la concurrence de la virilité arabo-islamique. Sa solution passe visiblement par le retour de la domination masculine et de la natalité française (il s'émeut que le droit à l'avortement ait empêché sept millions de Français de naître !). Il prône l'assimilation, mais croit en l'existence des "races".

A propos du désir masculin, il lui arrive même des tirades dignes du Club de l'Horloge : "L'être humain est très primaire. Nous avons un cerveau archaïque, nous avons un cerveau reptilien. Il faut en tenir compte. A vouloir le nier, nous créons des générations d'impuissants, d'homosexuels et de divorcés." Les meilleurs moments du cerveau archaïque d'Eric Zemmour étant à découvrir sur Radio-Courtoisie, une radio d'extrême droite, où il intervient volontiers pour deviser sur l'effémination et "l'abâtardissement de la civilisation française".

En un mot, il ne s'agit pas "d'hitlériser" Eric Zemmour, mais de démentir un cliché de plus. On peut être journaliste, cultivé, et flatter l'instinct primaire.
Caroline Fourest

lundi 29 mars 2010

Entretien avec Brigitte Grésy / égalité et parité hommes femmes.

http://www.jobetmaman.com/article-entretien-brigitte-gresy-egalite-et-parite-hommes-femmes-47417722.html
Brigitte Grésy incarne la femme moderne, engagée, réaliste, qui a su mener de front sa carrière et sa vie de mère. Chaleureuse et disponible, je l’ai rencontrée dans un café (un peu bruyant soit dit en passant) et nous avons échangé sur le statut des femmes dans la société actuelle.

Brigitte Grésy est l'auteur du « petit traité contre le sexisme ordinaire »,traitesexismeordin où elle fustige avec humour les propos sexistes, même apparemment anodins, du monde du travail et propose des actions de « résistance ».

De 1998 à 2004, elle se consacre aux questions de l’égalité hommes femmes comme chef de service des droits de la femme puis comme Directrice de Cabinet du ministre de la parité et de l’égalité professionnelle madame Ameline.

Inspectrice aux Affaires Sociales, elle est l’auteur d’un rapport en juillet 2009 sur les inégalités hommes / femmes où elle fait 40 propositions pour enfin actionner des leviers de changements et imposer une vraie parité en entreprise et en politique.

Rapport qui servira de base aux discussions avec les partenaires sociaux (à la rentrée 2010 ?) et qui, selon les propos tenus par Xavier Darcos en 2009, était très attendu « tout simplement parce que la réalité de la situation que décrit ce rapport et à laquelle nous allons nous efforcer d’apporter des réponses fortes est une réalité alarmante. Je veux le dire sans ambages. Cette réalité nous fait honte ».


IMG_4563.JPG



Brigitte, pourquoi la question de l’égalité hommes-femmes est-elle devenue votre combat ?

«Avec pas moins de 3 lois : loi Roudy de 1983, loi Génisson de 2001 et la loi de 2006 sur l'égalité salariale, cette question n’est pourtant absolument pas prise en compte au sein des entreprises, l’égalité reste un sujet secondaire et abstrait. Pour preuve seulement 7.5% des entreprises ont signé un accord sur l’égalité en 2008 comme le leur impose la loi.

La parentalité n’est pas pensée, pas envisagée. Or cela concerne la famille, la société, l’entreprise ! Réviser la question de la parentalité permettrait de lever la culpabilité des femmes, qui se surinvestissent dans leur travail (et souvent sans reconnaissance particulière) et dans leur foyer. Il est donc important maintenant de faire évoluer les mentalités, les rouages internes de management, et de proposer des outils concrets ».



Justement, maintenant qu’une certaine prise de conscience apparaît, quels sont les leviers qui pourraient concrètement faire évoluer les choses ?

« Il faut revoir les aspects qualitatifs et quantitatifs des paramètres de l’entreprise. Par exemple, revoir les critères d’embauche des femmes, en leur ouvrant des postes jusque là réservés aux hommes, repenser la formation des femmes, revoir les critères de promotion, l’accès aux postes de direction. Il faut également réviser la qualité des critères de notation par exemple. Une femme est jugée, comme les hommes, selon des paramètres masculins, sur une carrière considérée comme linéaire..ce qui est contradictoire avec ce que vivent les femmes puisque leur parcours professionnel est fait de pauses et de reprises.. En fait c’est un travail de fond qu’il faut mener avec les partenaires sociaux, pour fondamentalement changer la place de la femme ».



Outre les outils juridiques, politiques, les quotas, les classifications et même, ce que vous proposez dans votre rapport, les notations des entreprises et leur classement en fonction du respect des critères de parité, pensez-vous que les femmes doivent être les premières actrices de l’égalité ?

« Bien sûr ! C’est fondamental ! les femmes doivent entrer en résistance ! pas de façon violente et sectaire mais en posant leurs limites, en s’affirmant, chacune avec ses moyens, elles doivent oser dire non et affronter les hommes sur leur terrain. Mais pour cela , elles doivent déjà apprendre à déculpabiliser ! non, nulle femme n’est parfaite et je dirais même tant mieux ; elles doivent apprendre à déléguer certaines tâches à leur mari pour leur laisser une place au sein du cercle familial. Les femmes ont besoin également de trouver un écho parmi leurs congénères, de sentir que leurs frustrations sont partagées, collectiviser les enjeux pour renforcer leur détermination. C’est là la force des réseaux de femmes, montrer qu’elles occuppent le terrain, échanger leurs expériences, se faire entendre et tisser des liens utiles. »



Vous êtes rapporteur depuis 2008, de la commission pour l’image des femmes dans les médias . Cette commission, présidée par Michèle Reiser, doit veiller à l’autorégulation du rôle des femmes au sein des médias. Cette veille ne concerne pas, du moins pour l’instant, les médias online qui sont par principe complètement autonomes. Que pensez-vous des blogs et de leur impact sur une évolution des mentalités ?

« Je trouve très sain que des blogs se fassent l’écho de questions sociétales et créent la discussion sur la toile. C’est un moyen d’échanges, qui permet de poser des jalons et d’avancer sur la question de l’égalité et de la parité. »



Quels conseils donneriez-vous aux mamans qui se posent la question de leur carrière professionnelle ?

« Surtout n’abandonnez pas tout pour élever vos enfants. Il faut rester dans la course de la vie sociale. Une femme qui lâche son job par « obligation » risque de reporter ses frustrations sur ses enfants. Ne cherchez pas à être une mère parfaite, et laissez une place au père pour qu’il investisse les lieux lui aussi. Quand au congé parental de 3 ans, il ne permet pas une reprise sans dommages dans la vie active. C’est d’ailleurs pourquoi il est question de le raccourcir dans la durée en proposant 80% du salaire. Un autre accord prévoyant le non transfert d’1 mois du congé parental du père est également en discussion. Travailler et élever ses enfants c’est possible, en posant bien ses propres limites. Avoir des enfants décuple les compétences d’une femme..alors profitez-en pour gérer vie pro et vie de famille de concert ! »

Brigitte, un grand merci à vous pour cet entretien !

Une pub « Ma bite, elle est dans le garage » ça passerait ?

Tribune
Une pub « Ma bite, elle est dans le garage » ça passerait ?
rue 89
Par Marie Figarella | Riveraine | 29/03/2010 | 11H52


La campagne de 3 suisses (Emmanuelle Bonneau/Rue89)

Quelques jours après la journée internationale des droits de la femme, difficile d'échapper à la campagne de publicité lancée par la marque 3 Suisses. Dans toute la France 23 000 panneaux d'affichage, des visuels dans la presse gratuite, régionale, dans les magazines féminins en plus d'un manifeste déclinent le « concept » de « chouchouthérapie ».

« Pour nous, les femmes, la mode est essentielle. Essentielle pour s'exprimer, pour s'affirmer, pour avancer. La mode, ça fait trop de bien pour s'en passer »

Alors que l'une des affiches annonce un « Liberté, égalité, mode pour toutes », souillant l'idéal républicain au profit du consumérisme, une autre montre trois femmes manifestant sous le slogan « Fauchées mais Fashion », méprisant ainsi les légitimes revendications féministes.

Certains ont déjà réagi en rectifiant ces visuels à coup de marqueur noir. Ainsi cet exemple vu à Caen, où sur l'un d'eux, à côté du slogan « pas besoin d'être PDG pour avoir une p….. de garde robe », on peut lire « Putain de sexisme »
« Notre point G, il est dans la penderie »

Mais l'affiche récoltant un maximum de « corrections » est sans doute celle qui dans un summum de misogynie nous assène « notre point G, il est dans la penderie ».

Au-delà de la syntaxe approximative de cette déclaration, difficile de ne pas faire le rapprochement avec les propos de Silvio Berlusconi, cité par La Republica, le 3 novembre 2007 :

« J'ai découvert que le point G des femmes, c'est la dernière lettre du mot shopping. »

On saluera donc une fois de plus l'audace et l'imagination fertile des publicitaires (ici ceux de BTEC EuroRSCG) qui n'hésitent pas à bousculer les consciences et à se placer à l'avant-garde des combats féministes.

Alors que l'affiche de l'album de Damien Saez montrant une femme nue dans un caddie surmontée d'un « j'accuse » a été censurée par l'Autorité de régularisation professionnelle de la publicité (Arrp), comment expliquer que la campagne des 3 Suisses n'ait dérangé personne ?
« Si c'est pour vendre du soutif ça passe »

A moins qu'il ne faille donner raison au chanteur, quand, à propos de son affiche et dénonçant l'impossibilité de la société de consommation à se regarder en face, il affirme :

« Si c'est pour vendre du soutif ça passe, si c'est pour dire j'accuse, ça ne passe pas »

Et si pour une campagne vantant les mérites d'une voiture je propose comme slogan : « notre bite, elle est dans le garage », ça passe ?

Photo : la campagne de pub des 3 suisses (Emmanuelle Bonneau/Rue89)

samedi 27 mars 2010

Le choix de Valérie

Le choix de Valérie
LE MONDE | 27.03.10 | 13h40 • Mis à jour le 27.03.10 | 13h40


Tout commence par cette bombe paisible, envoyée le 15 juillet d'un petit bourg du département de l'Isère à quelque 500 cadres et employés de Lowe Alpine International : "Depuis que je suis née, je suis différente des autres. Mon cerveau m'indique que je suis une femme, alors que mon corps est celui d'un homme ", lit-on dans la missive électronique, rédigée en français et en anglais. Son auteur est chef d'entreprise. Son auteure, plutôt. Hier, il s'appelait Yves Denu ; aujourd'hui, sa carte de visite est au nom de Valérie Denu. Celle-ci porte jupe et collants noirs, bagues aux doigts, maquillage discret.
Sur le même sujet
Les faits Le transsexualisme n'est plus une maladie mentale en France
Edition abonnés Archive : De Sylvaine à Sylvain, le parcours d'un hermaphrodite

Vous souriez ? Elle aussi. Elle s'attendait à tellement pire ! "Si vous décidez de couper les ponts, je ne vous en voudrai pas, je suis consciente du prix de la vérité", a-t-elle indiqué par avance, dans son "coming out" de juillet, à ceux de ses collègues, relations et amis, qui trouveraient "ingérable" sa métamorphose. Pour l'instant, les rétifs se comptent sur les doigts d'une main. Sous traitement hormonal depuis septembre 2008, Valérie Denu devrait subir cette année une série d'opérations chirurgicales - avant-dernière étape de son voyage vers l'autre sexe. "J'ai simplement remis ma vie dans le bon sens et, quelque part, sauvé ma peau", écrit-elle. Simplement ? Cette femme exagère.

Longtemps, Yves Denu, patron de la filiale française de Lowe Alpine, un groupe spécialisé dans l'équipement de montagne, a réussi à donner le change. Aux autres comme à lui-même. Marié, puis divorcé, vivant depuis plusieurs années avec une nouvelle compagne, ce père de deux enfants a attendu d'avoir passé la cinquantaine pour changer de sexe - au grand jour. Changer de sexe, mais pas de genre : son "identité féminine", c'est sa vraie nature, son socle irréfragable. Qu'il/elle a tenté très tôt de réprimer. "Petite, je me disais : mais non, je ne peux pas être une fille ! J'ai un sexe de garçon et je m'appelle Yves..." Mais à qui en parler ? Née en Alsace, à la fin des années 1950, dans une famille bourgeoise et catholique, (Yves devenu) Valérie a grandi dans un village proche de Strasbourg. "Dans mon patelin de 5 000 habitants, ce sont des sujets qui n'existaient pas. Même l'homosexualité, ça n'existait pas. Alors la transidentité..., souligne-t-elle. Aujourd'hui, avec Internet, les jeunes sont plus facilement au courant."

Enfant, elle déteste les ambiances de vestiaire, les comportements agressifs, sa mère lui fait des mots d'excuse pour qu'elle évite les heures de sport. Elle "ne se sent pas dans les clous". Sûrement est-ce de sa faute ? Elle fait tout pour "rentrer dans la norme" : études brillantes, service militaire, mariage, création d'une entreprise à l'âge de 32 ans... Même la randonnée et le vélo finissent par le séduire. Yves Denu est un type bien sous tous rapports. Enfin presque. Sexuellement, il fait "ce qu'il faut, sans plus". Ce qu'il aime, horreur et damnation !, c'est s'habiller en femme. Il le fait en toute discrétion. Jusqu'au jour où son épouse s'en aperçoit. Première fracture. Divorce.

A sa deuxième compagne, élue municipale d'une commune de l'Isère, qu'il aime profondément, il ne cache rien de sa double vie et de ses week-ends "en fille" à Paris. Mais ce qu'il croit pouvoir considérer comme un jardin secret va, au fil des années, se faire "de plus en plus envahissant". Le masque craque et se fissure, par à-coups. En 2007, après un accident qui l'a tenu immobilisé plusieurs semaines, Yves Denu réalise qu'il ne peut "plus continuer comme ça". Il a déjà consulté des psys et lu Robert Stoller - psychanalyste américain, né en 1925 à New York, connu pour ses recherches sur l'identité de genre. Cette fois, la médecin psychiatre à qui il s'adresse est, sinon une spécialiste, du moins quelqu'un "qui connaît un peu le sujet".

Cela fait environ quatre ans, en effet, que le docteur Isabelle Rabiller a commencé à recevoir, dans son cabinet grenoblois, des transgenres. Parmi ceux-ci, près de 90 % sont des "M to F", des "male to female" : des hommes qui veulent devenir (ou se ressentent) femmes, indique la psychiatre - qui précise ne pas accepter tout le monde en consultation. Pour ceux et celles qui souhaitent entamer leur transition, c'est-à-dire changer de morphologie et d'état civil, le passage chez le psychiatre et, plus tard, devant le juge sont des étapes incontournables. Sans la blouse blanche et la robe noire, pas de visa pour l'autre rive. Au psychiatre de donner son accord : la porte de l'endocrinologue (qui prescrit le traitement hormonal) et, éventuellement, celle du chirurgien (changement des organes sexuels, esthétique du visage, etc.) ne s'ouvrent qu'à cette condition - ce que dénoncent la plupart des associations de transsexuel(le)s, favorables à une "dépsychiatrisation" de la procédure.

"Je suis là pour vérifier que la personne, avant la transition, ne présente aucun trouble psychiatrique grave sous-jacent, qui pourrait obérer la réalisation correcte de la réassignation de sexe", explique le docteur Rabiller. Son rôle est aussi d'aider les personnes à "élaborer le projet " : le mettre en mots, en mesurer les conséquences, informer l'entourage (les parents et les descendants, notamment) des bouleversements à venir. Démarrer une transition "ne peut pas se décider de manière unilatérale", insiste la psychiatre. Cet "accompagnement" dure au moins deux ans.

"J'ai une mère et j'ai un père... que je ne vais plus appeler papa. Mais quels mots vais-je utiliser pour parler, demain, à mes futurs enfants ?", s'interroge la fille d'Yves - devenu - Valérie. Agée de 24 ans, Marianne (prénom d'emprunt) vit avec son compagnon dans la région lyonnaise. Pour elle non plus, le chemin n'est pas fini. Son frère et elle ont été parmi les premières personnes que Valérie Denu a prévenues, en leur parlant en tête à tête.


D'abord "sonnée", Marianne a accepté le choix de son père. Non sans désarroi. "On a le sentiment de perdre quelqu'un, ou du moins une facette de quelqu'un qu'on a connu... ou qu'on a cru connaître. En gros, ça fragilise !", sourit la jeune femme. Son frère Philippe (prénom d'emprunt), qui vit à Paris, admet être "tombé de l'armoire" quand il a appris la nouvelle. Agé de 21 ans, il a mis un bon mois - ne donnant plus signe de vie à son père - pour se "faire à l'idée". A Noël, Marianne et Philippe ont offert à Valérie, l'une, des plantes aromatiques, l'autre, une belle orchidée. Sans rancune. "C'est un peu chaud à gérer, mais il n'y a rien de tragique", résume Philippe.


Dans les bureaux de Lowe Alpine, un bâtiment moderne dans la zone industrielle de Montbonnot, à quelques kilomètres de Grenoble, le coming out du patron devenu patronne a même été un soulagement. Au début de l'année 2009, l'amaigrissement (dû au traitement hormonal) et les coups de déprime (dus aux difficultés conjugales et familiales, notamment) avaient fait croire à la petite dizaine d'employé(e)s que leur boss couvait une maladie : la "naissance" de Valérie Denu, qu'elle leur a elle-même annoncée, en juin, lors d'entretiens individuels, a été finalement perçue avec respect, parfois admiration.

A partir de la fin juillet, Valérie Denu s'est habillée en femme. La comptable, Anna Casella, mère de famille de 46 ans, a découvert, en écoutant son récit, à quel point l'"inadéquation entre le corps et le mental" pouvait faire souffrir. "Quand les deux vont ensemble, c'est déjà dur. Mais alors là... Ce qu'elle a dû en voir !", lâche-t-elle. Réaction "positive", également, chez Décathlon, l'un des principaux fournisseurs de Lowe Alpine. "Si elle se sent plus épanouie en femme, tant mieux !", commente Laurent Wery, responsable commercial pour les sports de montagne dans le groupe. Selon lui, la métamorphose de Valérie Denu a été "globalement bien acceptée" par les professionnels. Sa "force", ajoute-t-il, c'est "d'avoir su informer de sa décision, avant que la rumeur ne le fasse". Sans doute fallait-il du courage et pas mal de sang-froid pour réussir un tel exploit. Parmi les transsexuel(le)s qui militent à Chrysalide, association lyonnaise que Valérie Denu a rejointe à l'automne 2008, certains connaissent des situations nettement moins enviables.

Parfois rejeté(e)s par leur famille, voire chassé(e)s de leur travail, ces "femmes qui n'en sont pas", comme les décrit avec tendresse Juliette Jourdan dans son roman autobiographique, Le Choix de Juliette (Le Dilettante, 2009), ont du mal à se faire accepter. Selon le juriste Denis Salas, les transsexuels, dont le nombre est estimé à quelques centaines en France, payent parfois très cher le refus de "rester inscrits dans un récit référentiel", celui de leur histoire sociale et familiale. Pour l'auteur de Sujets de chair et sujets de droit : la justice face au transsexualisme (PUF, 1994), la démarche de Valérie Denu, "qui part à la conquête d'un nouveau regard", revêt un caractère "exceptionnel". Mais il se peut aussi, note Valérie Denu sur son blog (www.myspace.com/valerietr38), que la société ait changé et soit désormais "prête à nous accepter" ?

A la suite de la condamnation de la France par la Cour européenne des droits de l'homme, la Cour de cassation reconnaît, depuis 1992, l'existence du "syndrome transsexuel", au nom du droit au respect de la vie privée. Mais le code civil reste, à ce jour, muet. Pas un mot, pas une loi. Ce qui n'empêche pas les juges de juger... Valérie Denu en sait quelque chose : en attendant son changement d'état civil, elle a voulu, dans un premier temps, que son nouveau prénom puisse chasser l'ancien de ses papiers d'identité. Fin janvier, le tribunal de grande instance de Grenoble a donné droit à ce souhait.

Catherine Simon

Burqa : le Conseil d'Etat devrait écarter une interdiction générale

Burqa : le Conseil d'Etat devrait écarter une interdiction générale
LE MONDE.FR | 27.03.10 | 08h46


Le Conseil d'Etat, appelé à étudier les bases juridiques qui permettrait d'interdire le port de la burqa, écarte la possibilité d'une interdiction générale, affirme samedi Le Figaro. "Les sages ont finalement accouché hier d'un rapport ... prudent", annonce le quotidien qui explique que les conseillers ont "écarté la possibilité d'une interdiction générale" dans ce rapport commandé par le premier ministre, François Fillon, à qui il doit être remis dans quelques jours.

Les Sages "se sont repliés sur la notion de trouble à l'ordre public" explique le journal qui croit savoir qu'un "texte pourrait interdire le port du voile intégral pour des raisons de sécurité, lorsque des personnes doivent pouvoir être identifiées". Le port du voile pourrait donc être autorisé dans la rue et "proscrit dans les services publics". "Les gares et les aéroports, touchés par le plan Vigipirate pourraient entrer dans le périmètre de la loi. Tout comme les commerces sensibles, banques, bijouteries...", selon le journal.
Article paru dans l'édition du 28.03.10.

«Auschwitz… on ne savait pas» (6 mars 1996)

Société 27/03/2010 à 00h00
«Auschwitz… on ne savait pas»
Interview

Dans les archives de «Libé», il y a 14 ans. L’ancien fonction-naire de Vichy, accusé d’avoir organisé des convois de Juifs pour les camps de la mort, expose sa stratégie de défense, au moment où la justice étudie son renvoi en cour d’assises.

1 réaction

Par annette levy-willard et denis demonpion (Libération du 6 mars 1996).


L’affaire Maurice Papon a commencé il y a quinze ans. Pensez-vous que votre procès aura lieu ?

Je sais que je n’ai rien à me reprocher. Au contraire, j’ai fait des choses qui, si elles avaient été sues à ce moment-là, m’auraient envoyé au cabanon. J’ai la conscience parfaitement tranquille. En dépit de beaucoup de désillusions et déceptions, je fais confiance aux institutions judiciaires de mon pays. Si on me juge en droit, le non-lieu est inévitable. Si le facteur politique intervient, tout est possible.
Vous avez été au ministère de l’Intérieur, puis à Vichy, puis secrétaire général de la préfecture de Gironde. Que saviez-vous de la politique antisémite de Vichy ?

Il y avait les fameuses lois de 1940 sur le statut des juifs. J’étais secrétaire général de préfecture, avec au-dessus de moi un préfet délégué et encore au-dessus un préfet régional, Maurice Sabatier. C’était un poste très secondaire, très effacé. Un poste d’exécution. Le chef des bureaux administratifs de la préfecture n’a aucune responsabilité politique, il gère des bureaux, des personnels, des crédits. Pourquoi ce secrétaire général de seconde zone est-il pris à partie de cette manière ? Parce qu’après la guerre il a fait une carrière exceptionnelle qu’on ne lui pardonne pas. […] Il y avait deux choses parfaitement distinctes : le Commissariat général aux questions juives de Xavier Vallat, qui avait des représentants régionaux et locaux, responsables de la gestion, du sort et du destin des juifs ; et il y avait à la préfecture, à côté du service de ravitaillement de l’essence, le «service des questions juives». Ce service, purement administratif, avait simplement pour mission de suivre ce qui se passait, de recevoir les juifs en difficulté, de pourvoir à leurs besoins. Lorsque la police, ou les Allemands eux-mêmes, arrêtaient les juifs, ils les parquaient le plus souvent à la synagogue. Et ce n’était pas le grand rabbin qui pouvait les nourrir. A ce moment-là, nous mobilisions le service de ravitaillement, nous fournissions des couvertures. Les malheureux passaient quelquefois plusieurs nuits comme ça.
Le réquisitoire du parquet retient contre vous le départ de quatre convois de juifs de Bordeaux à Drancy, puis à Auschwitz…

Auschwitz, on ne savait pas. Drancy, on savait. J’ai le sentiment que ces assertions ont été rajoutées dans le réquisitoire à la dernière heure, très improvisées, et ne tiennent pas juridiquement. Le convoi de 1944 : à l’époque, les Allemands ne se servaient même plus de la police française, ils avaient acquis la certitude qu’on les roulait, qu’on prévenait les gens. Ils pratiquaient leurs opérations eux-mêmes. La préfecture était mise devant le fait accompli. Nous étions des spectateurs impuissants.
Et les trois autres convois de 1942 ?

Je ne sais pas ce qu’on me reproche. On appuie ça sur des notes de comptes rendus à l’adresse du préfet responsable. Juridiquement, ça ne tient pas. Il y a deux choses que j’ai faites et dont je suis fier. Je les revendique, bien que ce soient les deux points que mes adversaires retiennent contre moi. D’abord, j’ai effectivement remplacé la Feldgendarmerie qui escortait les convois de juifs par la gendarmerie française. Après, les Allemands l’ont fait eux-mêmes. Le grand rabbin nous avait suppliés de nous en occuper, parce que la Feldgendarmerie faisait monter dans des wagons à bestiaux ces pauvres juifs à coups de crosse. Il a dit, avec bon sens : «Au moins, avec les gendarmes français, mes coreligionnaires seront à l’abri de ces brutalités.» Ensuite, j’ai remplacé les wagons à bestiaux par des wagons de voyageurs. Une fois.
Dès 1942, l’un de vos subordonnés vous apprend que Drancy n’est qu’une étape, avant la déportation en Allemagne. Que faites-vous ?

Il ne révèle pas la destination. Il révèle le fait de la déportation. Absolument personne ne savait. Je l’ai découvert quand Churchill l’a dit à la Libération. Ma marge de manœuvre ? Il y avait un registre, naturellement des juifs, que les Allemands possédaient depuis 1941. Les listes avaient été faites par le grand rabbin et l’Ugif (1). Subrepticement, je procédais à des radiations, de telle façon que le jour où les Allemands faisaient une rafle ou des arrestations.
Après la guerre, vous êtes-vous demandé ce qu’étaient devenues ces familles juives de Bordeaux que vous avez remises aux Allemands ?

Moi, en 1945, j’avais quitté Bordeaux. Je crois qu’hélas, hélas, comme dit le général de Gaulle, personne ne s’est préoccupé après la Libération de la France du sort de ces pauvres gens.
N’est-il pas temps de faire le procès de Vichy, qui a collaboré à la déportation des juifs de France ?

Que vous fassiez le procès de Vichy, je n’y vois pas d’inconvénient. Je n’y vois même que des avantages. Je ne voudrais pas que ce procès se fasse sur ma tête. Le secrétaire général de la préfecture de Gironde ne gouvernait pas la France. On a eu tort, en haut lieu, de concéder aux Allemands le concours des forces françaises, de la police française… Politiquement parlant, moi, je ne l’aurais pas voulu. Mais si on compare avec ce qui s’est passé ailleurs, il apparaît que le régime du maréchal Pétain, pendant un certain temps, pas jusqu’au bout malheureusement, a préservé la France des malheurs sans nuance qui se sont abattus sur des pays comme la Hollande. On ne peut pas faire l’impasse sur le fait que, dans la pratique quotidienne, l’intervention de certains cadres français, dans certaines circonstances, a atténué les malheurs. Je ne suis pas un vichyssois. D’ailleurs, personne ne le dit. Personne ne conteste ma qualité de résistant. Pourquoi je l’étais? Parce que j’avais le sentiment spontané de la patrie.
Le président Chirac a reconnu la responsabilité de l’Etat français dans la déportation des juifs. Vous sentez-vous visé ?

Non, je n’ai pas à assumer cette responsabilité. Je comprends très bien qu’il ait dit ça. Il se situait sur le plan de la politique, pas de la fonction publique. Il y a une confusion qui n’est pas involontaire entre fonction publique et autorité politique.

(1) Union générale des israélites de France. Créée le 29 novembre 1941 par décret, sous l’impulsion des Allemands. Chargée de représenter la communauté juive dans son intégralité sous l’Occupation, elle a été dissoute le 12 septembre 1944.

Madame de Staël, moderne mondaine

Culture 27/03/2010 à 00h00
Madame de Staël, moderne mondaine

Une biographie rend justice à cette Européenne avant l’heure, essayiste et actrice politique de son temps.


Pascale Nivelle


Madame de Staël de Michel Winock Fayard, 575 pp., 24,80 €.

Madame de Staël ? Cette mijaurée excessivement sentimentale, cette aristocrate élitiste qui doit sa postérité aux célébrités, La Fayette, Benjamin Constant ou Talleyrand, assidus de son salon au tournant du XVIIIe siècle ? L’histoire ne fait pas de cadeaux aux femmes, et Germaine de Staël n’échappe pas à la règle.

Près de deux cents ans après sa mort, sa réputation reste celle d’une fille à papa (son père était le banquier suisse Jacques Necker, ministre des finances de Louis XVI), et d’une intrigante mondaine qui se piquait de littérature, entourée des penseurs et artistes de son temps. Une femme et rien de plus, dans la lignée de celles qui la précédèrent, devenues célèbres parce que courtisanes ou souveraines.

Michel Winock, historien prolifique et professeur à l’Institut d’études politiques de Paris, répare l’injuste réputation faite à Germaine Necker, baronne de Staël, 1766-1817. Son aimable biographie révèle une forte personnalité éprise de liberté, peut-être la première «femme moderne», auteure d’une trentaine d’essais et romans. Passionnée par l’amour (elle eut quinze amants officiels, dont certains avaient la moitié de son âge), férue de politique et de littérature, madame de Staël plaçait l’amitié et la fidélité au premier plan.

Avec Benjamin Constant, compagnon de toute une vie, ils furent «un laboratoire de la pensée libérale française», selon Winock. Si la postérité n’a retenu que les Principes politiques de Constant, celui-ci doit beaucoup à son amante, tête chercheuse qui écrivit plusieurs essais sur le libéralisme, pour la plupart publiés après sa mort.

Germaine de Staël, plusieurs fois exilée dans son château de Coppet en Suisse, antenne de son célèbre salon littéraire parisien, fut aussi une voyageuse infatigable. En mai 1812, remariée à un jeune officier suisse et bannie par Napoléon, elle entreprend un voyage épique en Angleterre, en passant par la Russie et la Suède. Dans De l’Allemagne, (ouvrage qui sera interdit en France), cette Européenne avant l’heure écrit : «Il faut dans nos temps modernes avoir l’esprit européen.»

Actrice de premier plan, impliquée dans le tourbillon de la Révolution et du Premier Empire, Germaine de Staël fut souvent raillée et détestée de son vivant. La meilleure illustration de sa puissance est la haine tenace que lui voua Bonaparte qui, écrit Michel Winock, «n’aimait pas les bas-bleus, les femmes savantes, celles qui échappent à leur devoir naturel de femme».

Madame de Staël, fille des Lumières et auteure à 22 ans d’un essai sur Rousseau, avait pourtant vu dans le vainqueur de la campagne d’Egypte l’homme providentiel qui sauverait la Révolution, anéantie pendant la Terreur. Il répondit à ses avances en l’exilant.

En Angleterre, elle rencontra et encouragea le futur Louis XVIII, incarnation de la Monarchie constitutionnelle dont elle rêvait depuis 1789. «La gloire est le deuil éclatant du bonheur», disait cette célèbre inconnue. L’ambition personnelle lui était interdite, mais Germaine de Staël a su régner sur les esprits.