mercredi 30 juin 2010

Mon porno m’appartient

Mon porno m’appartient

PORTRAIT. Mia EnGberg. Cette documentariste suédoise produit un film X fait par les femmes qui veut rompre avec les stéréotypes sexuels.

Fin de l’idée balançoire qui voudrait que les hommes soient des cochons et les femmes de pauvres petits cornichons, tout juste bons à pleurer l’amour perdu, en essorant leurs larmes au torchon de cuisine. Fin du porno macho-bimbo et début du porno queer et féministe.
Mia Engberg est une documentariste suédoise. Elle vient de produire Dirty Diaries, douze courts métrages réalisés par des femmes. Celles-ci se saisissent de la pornographie comme d’un genre qui n’en aurait pas, comme d’un genre qui n’en ferait pas. Le résultat est expérimental et inégal, bancal ou génial. En tout cas, les approches restent sexuées et distinctes. Ce qui n’empêche pas Mia Engberg d’affirmer : «Il faut sortir des stéréotypes du masculin et du féminin. Dans le porno comme dans la vie, les hommes peuvent être tendres et les femmes, agressives. En fait, je me bats contre les concepts d’homme et de femme.»
Subventionné a minima (50 000 euros) par l’Etat suédois, ce film a déjà fait jaser Stockholm où les conservateurs se sont émus de ce «détournement» de fonds publics. En France, les bandes annonces sexplicites de ce film interdit aux moins de 18 ans irritent la chroniqueuse du journal le Monde qui, en mère de famille responsable, se demande comment en parler à ses jeunes fils, qui se prennent le truc franco de port, entre deux eskimos. Interrogation possible, si ce n’est légitime, qui s’exerce différemment à l’égard du moindre film d’action. Eventrer, éviscérer, énucléer semblent moins perturber les parents Bisounours des chères têtes blondes que la représentation de l’acte sexuel. En images, il est désormais plus grave de baiser que de tuer. Comprenne qui pourra.
C’est avec réticence que Mia Engberg aborde la partie défense et illustration de son travail. Habillée très fille ce jour-là, cette rétive au maquillage, qui s’est longtemps coiffée d’une casquette de Gavroche, se décrit plus à l’aise dans l’action que dans l’argumentation. Et dit : «Je manque de répartie dans les débats. Ça me rend timide de devoir argumenter. Je n’ai pas fait d’études académiques, cela vient peut-être de là.» Histoire de la taquiner, on la suspecterait volontiers de sombrer dans une sous-estimation féminine traditionnelle.
Elle a 18 ans, consent à passer son bac puis s’empresse d’échapper à un milieu familial de travailleurs sociaux éclairés et compréhensifs. La voilà «activiste, anarchiste, autonome». Et aussi «antifasciste, anticapitaliste, antiporno». Elle court de squat en squat, de Berlin à Paris, via New York. Il s’agit alors de «changer le monde et de ne surtout pas faire de l’art». Elle évoque avec nostalgie cette «vie sauvage» qui l’aurait «sauvée». Remontant à la génération de ses grands-parents, elle revendique une filiation populaire, ouvrière, celle d’un marin de Gotland, l’île d’Ingmar Bergman, ou d’un mécanicien alcoolique du port de Stockholm. Et elle balaie les atermoiements de la classe moyenne à laquelle appartiennent ses parents.
Elle aligne dans le viseur deux références trop proches pour ne pas se retrouver collées au mur : le réalisateur de Scènes de la vie conjugale, «pesant patriarche suédois qui ne représentait les femmes que belles et souffrantes» et Olof Palme, «symbole de la sociale démocratie, devenue la seule religion du pays». Désormais, elle vote «le plus à gauche possible». Mais s’avoue «moins certaine d’être capable de faire la révolution». Et elle prendrait presque des accents à la Jean Gabin, accent des faubourgs revisité 9-3, quand elle brode sur le thème : «Je sais qu’on ne sait jamais.»
Petite, elle jouait du piano, reconnaissante au modèle suédois de favoriser l’éducation musicale, insistant encore et toujours pour se déprendre de la tradition bourgeoise. Jeune adulte, elle monte un groupe de ska «féministe et gauchiste». Le nom choisi est tout un programme, tout un poème. Mesdames et messieurs, et vous aussi les transgenres, veuillez accueillir comme il se doit les «Vagina Grande». En vous réjouissant d’avoir échappé au vagin denté…
Sur scène, elle tient la basse, porte un pantalon à carreaux rouges et noirs à la Madness, et fait le signe victorieux du MLF réactivé. Depuis, la chanteuse est devenue une «actrice connue». La saxophoniste est «ministre dans le shadow cabinet» du Front de gauche local. Mia Engberg, elle, écoute du reggae, du gospel et admet apprécier Bach et la musique sacrée. Quant au père de ses deux enfants, 10 et 4 ans, il réalise des musiques de film.
Livre et ciné mêlés, elle aime Marguerite Duras. Et aussi Beau travail de Claire Denis, sans oublier les dispositifs nombrilistes de Sophie Calle. Toujours des réflexions sur le corps sexué, le désir incorrect, la frustration contournée. Sa francophilie s’est affirmée lors de ses études à Paris, aux ateliers Varan, qui forment des documentaristes avides de «filmer le réel». Depuis quinze ans, Mia Engberg a acquis renom et légitimité à travers ses enquêtes sur le sida, les cités, New York, les apprentis stars.
Elle se souvient vaguement avoir visionné sa première vidéo X à 15 ans, sans avoir ressenti grand-chose. «Les garçons ricanaient, gênés, buvaient de la bière pour que ça passe mieux. Pour une fille, c’était encore honteux d’assister à un tel spectacle. Les stéréotypes archaïques et destructeurs étaient bien en place.» C’est à la BD qu’elle doit sa première émotion sexuelle. Sa scène originelle, deux filles sous l’eau «qui se touchent», deviendra sa séquence originale. Et Selma et Sofie sera son premier court «porno féministe» et la matrice de Dirty Diaries. Avec une franchise réjouissante et un tutoiement qui la libère des préciosités de la langue française, elle raconte avoir «essayé filles et garçons». Et, elle évoque les difficultés de la vie commune avec la même facilité. Cette athée mixe un souci de transparence assez protestant et une modernité qui se passe de mariage, mais ne verse pas «dans les polyamours ou les constellations neuves». Elle dit : «La sincérité dans un couple est déterminante. Il est hypocrite de faire semblant de ne pas avoir envie de quelqu’un d’autre. Il faut inventer sa liberté, ensemble.»
Evidemment, elle s’oppose au féminisme puritain. Bien sûr, elle pense qu’il faut éviter de marginaliser les prostituées. Mais, elle concède : «Je n’aimerais pas que ma fille devienne une putain.» Et elle ne s’interdit pas de criminaliser les clients. Démontrant par là qu’il lui reste quelques efforts à accomplir pour arriver à la cheville de Marcela Iacub.
Dans les pays latins, ça continue à la «choquer» qu’on la siffle dans la rue. Elle préfère le côté entreprenant des filles de Scandinavie qui, «en amazones», branchent assez facilement qui leur plaît et n’ose plus risquer une œillade. Au risque que l’éducation féministe provoque des renversements serpentins.
Bientôt, elle débute le tournage de sa première fiction. Titre : le Manque. «Il s’agit de l’histoire d’un amour perdu, de ce qu’on ressent quand l’être aimé disparaît.» Aucune scène X n’est prévue au scénario.
En 6 dates
1970
Naissance à Stockholm. 1993-94
Ateliers Varan à Paris. 1994-97
Institut dramatique à Stockholm. 2005
Selma et Sofie. 2007
Come together. 30 juin 2010
Sortie française de Dirty Diaries.


Par Luc Le Vaillant Photo édouard caupeil.myop

dimanche 23 mai 2010

Parenthèses enchantées

Je reviens du grand colloque d'Angers sur la deuxième vague et les 40 ans de celle-ci.
Des rencontres enrichissantes. Je reviens remontée à bloc !

mercredi 19 mai 2010

Olympiques lyonnaises

Olympiques lyonnaises

GRAND ANGLE. Les féminines de l’OL disputent ce soir la finale de la Coupe d’Europe de football, qui se refuse tant aux garçons. Une fierté pour des filles aux antipodes des stars masculines.

Sur la pelouse, l’entraînement a commencé. Une fille jongle avec un ballon, une autre s’exerce au tir, avec une précision diabolique. Elles sont très à l’aise techniquement, affûtées physiquement. Mais ne se prennent pas pour des stars. L’entraîneur a besoin de déplacer un but pour un exercice ? Six des filles s’y collent, en peinant sous la charge. Elles sont joueuses de football professionnelles à l’Olympique lyonnais, pour la plupart internationales, et qualifiées pour la finale de la coupe d’Europe, ce soir à Madrid contre les Allemandes de Potsdam. Mais elles restent simples, disponibles. Ne sont pas encore assistées comme leurs collègues de l’équipe masculine. Avant la finale, leurs entraînements sont restés ouverts pendant que les hommes se barricadaient à l’abri des regards. Le foot féminin a gardé une fraîcheur que le foot pro masculin a perdu depuis longtemps.
C’est pourtant un vrai club professionnel. Un entraîneur, des adjoints, un toubib et de très bons résultats. L’Olympique lyonnais a absorbé voilà quatre ans la section féminine du FC Lyon, bon club amateur de la ville. L’entraîneur, Farid Benstiti, est un ancien footballeur professionnel de l’OL, qui a roulé sa bosse avant de devenir éducateur sportif. Il y a huit ans, un ami l’a mis en contact avec le FC Lyon, pour entraîner des filles. «Je suis venu voir, raconte-t-il, et j’ai trouvé ça bien. Il y avait une grosse qualité, un potentiel, je sentais que ça allait exploser.» Quatre ans plus tard, en récupérant le FC Lyon, l’OL a fait comme avec les hommes. Il a acheté les meilleures joueuses françaises, puis des internationales étrangères.
Face à des hommes, elles perdent rarement
L’entraîneur dispose désormais de 27 joueuses (22 aguerries et 5 jeunes prometteuses). «Elles ont beaucoup de qualités individuelles et beaucoup de caractère, ce qui n’est pas toujours très facile à gérer, dit-il. C’est comme chez les garçons : les meilleures ont le sentiment de pouvoir faire la différence seules, alors que c’est un sport collectif. Tous les entraîneurs de haut niveau ont le même problème : mettre l’individu et ses qualités au service du groupe. C’est valable chez les filles.»
Ces dernières années, il a recruté beaucoup de joueuses au talent brut, qu’il a fallu achever de former. Il en est fier. Il y a trois ans, il a ainsi fait venir des Antilles une jeune fille de 16 ans qui s’entraînait avec les garçons du pôle espoir installé là-bas. Un conseiller technique départemental lui avait fait un compte-rendu élogieux. Des tests athlétiques ont achevé de le convaincre. Trois ans plus tard, Wendie Renard (19 ans) devient l’une des meilleures défenseures européennes. Une fille très étonnante à voir jouer. Elle est grande (1,85 m), paraît frêle. Une longue tige aux jambes extrêmement fines, mais dotée d’une frappe de balle extrêmement puissante.
Techniquement, le foot féminin a énormément progressé. Les filles de l’OL, pour s’entraîner, jouent parfois contre des hommes et perdent rarement. Des anciens pros de l’OL s’y sont frottés, ils ont pris une raclée. Une équipe corpo masculine a également tenté sa chance récemment. Ses joueurs ont eu le tort de faire les coqs avant le match. Ils ont mangé leurs ergots, quittant les filles sur un 7-0…
Le jeu est assez différent du foot masculin. Si la technique est proche, il y a moins de contacts. «Il y a une vraie agressivité sportive, cela frictionne parfois, mais on voit moins de vilains gestes que chez les hommes», confirme Jean-Jacques Amprino, le toubib qui les suit. Avant les féminines, il s’est occupé pendant huit ans des garçons, les préparant pour la Ligue des champions. «Dans les grandes lignes, on met en place les mêmes programmes», dit-il. Une grosse préparation foncière d’avant-saison puis de l’entretien ensuite, pour la vivacité. De la musculation, des tests réguliers.
Une équipe très cosmopolite
Avec la professionnalisation, les filles découvrent l’hygiène de vie, l’attention à l’alimentation, au sommeil. «Elles sont très à l’écoute, très sérieuses, observe le docteur. Par rapport aux garçons, elles posent beaucoup de questions, elles veulent comprendre.» Il leur explique qu’à leur niveau, le moindre bobo peut avoir un sens. Elles doivent lui en parler systématiquement alors qu’elles ont tendance, comme chez les hommes, à cacher, de peur de ne pas être titulaires. Le doc fait aussi attention au poids, aux masses grasses, plus importantes que chez les hommes. Mais observe plus de constance dans l’effort. « Chez les filles, on s’accroche jusqu’au bout, dit-il. Qu’elles mènent 1-0 ou 4-0, il y a moins de relâchement, de baisses de niveau, même en fin de match. C’est sans doute une question de mental.»
Les Sud-Américaines, qui tiennent à l’OL le milieu de terrain, sont les plus accrocheuses. De vraies plaies pour leurs adversaires. L’équipe est devenue très cosmopolite avec des joueuses de France, de Norvège (notamment une attaquante exceptionnelle, Lotta Schelin, actuellement blessée), de Suède, de Suisse, du Brésil, du Costa-Rica. «Cela demande un temps d’adaptation et il faut arriver à se parler, raconte Laura Georges (25 ans), capitaine et pilier de la défense. Mais c’est un véritable atout dans le jeu : cela nous donne beaucoup d’hétérogénéité, des cultures différentes. C’est très riche.»
Laura s’est baladée un peu avant d’arriver à l’OL. Guadeloupéenne, elle a grandi à Versailles, a connu le PSG à 12 ans, puis le centre de formation national de Clairefontaine avant de partir à Boston, faire des études et jouer dans le championnat universitaire. Elle a passé là-bas un diplôme de communication. «Il faut absolument préparer la suite, dit-elle. C’est primordial, beaucoup plus que chez les hommes.»
Car le foot est très loin de la parité en matière salariale. Les filles de l’OL, qui font partie du gratin international, gagneraient entre 3 000 et 7 000 euros par mois. Soit au bas mot cinquante fois moins que les collègues masculins. «Il faut reconnaître qu’il n’y a pas la même dimension économique», nuance Laura Georges, qui aligne 87 sélections en équipe de France, mais dit : «J’arrive à bien en vivre sur le court terme mais il faut penser à ce qu’on fera après le foot.» Ce n’est pas évident. Poursuivre des études est une gageure quand on joue deux matchs par semaine, avec des entraînements quotidiens entre les rencontres.
Des Clio fournies par le club
Les différences sont fortes également entre les filles de l’OL et beaucoup d’autres équipes françaises. Seuls trois clubs (Lyon, le PSG et Montpellier) proposent des contrats professionnels. Juvisy, excellent club amateur, s’accroche et dispute même le titre de champion à l’OL. Mais les autres sont largués et les Lyonnaises gagnent souvent leurs matchs sur des scores fleuves. «Lorsqu’il y a eu le rapprochement avec l’OL, le club a un peu pillé les autres de leurs meilleures joueuses, explique Farid Benstiti. Mais ils se sont réorganisés, ils ont recruté les meilleurs jeunes et le championnat se resserre, le niveau s’élève. Ça nous sert. Ça nous prépare pour la coupe d’Europe.»
Après avoir échoué deux fois en demi-finale, l’entraîneur a revu tous les matchs et compris que son groupe ne défendait pas assez bien collectivement. Il a musclé son milieu de terrain, y plaçant cinq joueuses capables de se projeter très vite vers l’avant pour soutenir la buteuse. Il a aussi ressoudé son groupe, qui a connu dans la saison un vrai creux. Les filles qui ne jouaient pas assez ont eu un coup de blues qui menaçait d’entamer le moral du groupe. Après une défaite à Juvisy, toutes se sont réunies pour crever l’abcès. La solidarité semble revenue.
Les joueuses se voient à l’extérieur, regardent ensemble les matchs des garçons. Laura Georges confirme que le foot féminin conserve plus d’humilité. « Mais nous n’avons pas tout à fait la même logistique, ajoute-t-elle. S’il y avait beaucoup d’argent, est-ce que cela changerait ?»
Pour la finale, le président du club Jean-Michel Aulas a mis un avion à leur disposition, avec le droit d’inviter chacune trois personnes. Elles sont fières, excitées de disputer ce match. Mais continuent en attendant à mener une vie normale. A la fin de cet entraînement, certaines s’entassent à plusieurs dans les Clio fournies par le club pour aller se faire un resto, dans le quartier. Après avoir remis le but en place.


Par Olivier Bertrand Photo Sébastien Erome .

Violences faites aux femmes: une grande cause qui avance à petite vitesse

Politiques 18/05/2010 à 18h57
Violences faites aux femmes: une grande cause qui avance à petite vitesse



Par LAURE EQUY





Egaré dans la navette parlementaire. La proposition de loi sur les violences faites aux femme, votée le 25 février à l’Assemblée nationale, attend toujours d’être examinée par les sénateurs. Un délai, certes, ordinaire pour le passage d’un texte d’une chambre à l’autre. Sauf que son sujet a été déclaré «grande cause nationale» de l’année 2010 et que la proposition de loi, objet d’un consensus droite-gauche, avait été adoptée à l’unanimité par les députés.

Le réseau associatif Osez le féminisime, plusieurs parlementaires et la secrétaire d’Etat, Nadine Morano, ont interpellé le Sénat et le ministre des Relations avec le Parlement, Henri de Raincourt, pour qu’il passe à la vitesse supérieure, le texte ne figurant toujours pas à l’ordre du jour. Leur crainte: qu'il ne soit pas étudié avant la fin de la session, ce qui repousserait son passage, au mieux, à la rentrée. La conférence des présidents du Sénat se réunit aujourd'hui, mercredi, pour compléter son ordre du jour jusqu’à la fin juin.
«Les faits démontrent qu’il y a urgence»

«Les faits nous démontrent qu’il y a urgence», a soulevé, la semaine dernière, Nadine Morano qui a téléphoné au président du Sénat, Gérard Larcher, et à Henri de Raincourt. La présidente du groupe communiste et P arti de gauche, Nicole Borvo Cohen-Seat, a formulé la même demande, pointant elle aussi «l’urgence».

C’est d’abord Osez le féminisme qui a interpellé le Sénat, rappelant au passage le gouvernement à ses engagements, une adoption avant l’été. «Au Sénat, les violences faites aux femmes passent à la trappe», a dénoncé mercredi dernier, dans un communiqué, le réseau, alerté par plusieurs parlementaires, dont la députée (PS) Danielle Bousquet. «Je veux bien entendre qu’il y a des difficultés techniques, mais il est question de vie et de mort: en France, une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint», plaide Caroline de Haas, animatrice d’Osez le féminisme, qui vient de lancer une campagne Internet pour relayer la demande directement auprès de Larcher.
«L’argument de l’encombrement ne tient pas»

La proposition de loi, présentée par Danièle Bousquet et l’UMP Guy Geoffroy, instaure deux mesures phares: la création d’une «ordonnance de protection» qui permettrait d’intervenir en amont d’un dépôt de plainte, et d’un délit de violence psychologique au sein du couple.

Pourquoi le texte n’a-t-il pas trouvé un créneau au Sénat? Du côté de la Haute Assemblée comme du ministre du Parlement, on invoque un agenda parlementaire chargé. «La proposition n’a pas été oubliée du tout, le vote à l’Assemblée est tout de même récent. Mais le calendrier est extrêmement serré et le gouvernement doit inscrire une série de textes lourds», justifie-t-on.

Mais pour un collaborateur d’une parlementaire qui suit de près l’évolution d’un texte, «l’argument de l’encombrement ne tient pas», le texte, consensuel, n’exigeant pas une durée très longue de débats: «Il a été examiné en une séance à l’Assemblée.»
«Préserver la nature transpartis du texte»

«Le gouvernement reporte la responsabilité sur les groupes. Il estime que c’est à eux de se saisir du texte car il est d’initiative parlementaire. Or, les groupes voudraient préserver sa nature transpartis», raconte-il encore. Inscrire ce texte dans la niche parlementaire d’un groupe reviendrait donc à le cantonner à une couleur politique.

Malgré cette étroite fenêtre de tir, les parlementaires engagés sur les questions de droits des femmes, se veulent optimistes sur la possibilité d’adopter la proposition de loi avant l’été. C’est le cas de la sénatrice PS, Michèle André, qui a écrit au président du Sénat et appelle à une «cohérence entre l’annonce de grande cause nationale» et les actes. La députée (UMP) Chantal Brunel: «C’est vrai qu’il y a des urgences, mais ce texte fait consensus et est très attendu. On ne peut pas ne pas le faire passer dans cette session.» «Il n’y a pas de raison de paniquer, le Sénat est mobilisé là-dessus», rassure, par contre, une autre sénatrice.

Burqanular

Burqanular

Décalé . Sortie, demain, d’un recueil de dessins du Néerlandais Peter De Wit. Entre comique et absurdité du voile intégral au quotidien.

Quand deux ménagères se rencontrent, de quoi parlent-elles ? Celles imaginées par le dessinateur néerlandais Peter De Wit trimballent un cabas d’où émerge un poireau, du pain ou un carton de lait. Rien que de très ordinaire. Sauf qu’elles sont affublées d’une sorte de housse noire percée d’une mince fente pour les yeux. Une burqa ! Et toutes leurs conversations tournent autour de cet accessoire. Sur un mode comique parfois grinçant.
«Moyen Age». «Je veux mourir», dit une petite fille qui porte sa burqa pour la première fois. «Elle a vite pris le pli, tu ne trouves pas ?» dit sa mère à une amie. «Vivement le printemps, non ?» dit une autre à sa copine. «Je sais pas trop, faut que je demande à mon mari», lui répond cette dernière. «Encore une année de passée», dit une troisième. «M’en parle pas. J’ai l’impression que le Moyen Age ne finira jamais», rétorque son interlocutrice.
Soixante de ces dessins sont réunis dans un joli livre publié demain par les Presses de la cité (1). A l’origine, ils sont parus dans De Volkskrant, quotidien néerlandais de référence et de tendance sociale-démocrate. «J’ai toujours voulu dessiner des comics, raconte Peter De Wit, 52 ans. Mon rêve était de dessiner uncomic stripquotidien pour un journal, et ce rêve s’est réalisé en 1994, quand j’ai créé Sigmund dans De Vokskrant.» Sigmund, c’est un psychiatre chauve et borgne qui traite ses patients avec une bonne dose de cynisme. En 2005, quand les premières femmes portant la burqa apparaissent dans les rues, Peter De Wit les introduit dans ses dessins : «Les lecteurs ont très bien réagi. Ils ont immédiatement adoré les plaisanteries sur ces femmes invisibles et leurs commentaires 'optimistes' sur la société, les hommes et la religion. Du coup, j’en ai fait de plus en plus.» Il baptise ces dessins «burqa babes» «à cause de l’allitération. BB, ça sonne bien et, bien sûr, quand on voit une femme portant la burqa, on ne peut pas l’imaginer bébé, donc c’est plutôt drôle». En 2007, Peter De Wit a accumulé suffisamment de dessins pour en faire un album. Avec 20 000 exemplaires vendus, c’est un carton. Et les musulmans, qu’en disent-ils ? «Lors d’une convention, des jeunes femmes portant le foulard ont acheté mon livre parce qu’elles le trouvaient drôle», raconte le dessinateur.
Ogive. Les situations dans lesquelles Peter De Wit met ses héroïnes sont comiques mais cruelles tant elles illustrent l’absurdité du port du voile intégral dans la vie quotidienne. Toujours couvertes de leur housse noire en forme d’ogive, les «burqa babes» se donnent des conseils de toilette, participent au concours de Miss Burqa, attendent le client derrière une vitrine du quartier des prostituées à Amsterdam, échangent des conseils de lingerie, font du ski, vont chez le psy (Sigmund en l’occurrence), se font refaire les seins.
La burqa va-t-elle devenir une source d’inspiration pour d’autres dessinateurs ? En début d’année, la dessinatrice allemande Eva Schwingenheuer (2) avait publié un ouvrage raillant la burqa (Libération du 17 mars), un peu sur le même mode, à coups de dessins en noir et blanc.
(1) Presses de la Cité, en librairie demain, 9,90 euros. (2) Burka, Ed. Anabet, fév. 2010.

mardi 18 mai 2010

Florentine Rey : « "Mon œil !" est effectivement une prise de parole politique, pour dire qu’on a encore le choix. »

Florentine Rey : « "Mon œil !" est effectivement une prise de parole politique, pour dire qu’on a encore le choix. »
18 mars 2010


Florentine Rey est une jeune auteure féministe ; "Mon oeil !" est sa première bande dessinée. Elle a reçu pour celle-ci le prix "Olympe de Gouges" qui récompense un projet qui rappelle et prolonge l’action d’Olympe de Gouges en faveur des droits des Femmes.

Vous êtes écrivaine, deux romans sont parus aux éditions Michalon : "Blandine-Marcel" 1 et 2, et "Mon oeil !" est votre première bande dessinée. La mise en scène de vos personnages, essentiellement basée sur des dialogues, fait d’ailleurs quelque peu penser à du théâtre ; vous auriez pu également décliner cette histoire, cette réflexion quasi philosophique sur la condition féminine, en un essai... Pourquoi le choix de la bande dessinée alors ?

Ça fait longtemps que cette question du féminin me travaille. Je l’ai déjà traitée de différentes façons. Pour mon diplôme des beaux-arts, j’avais réalisé un projet de trois vidéos qui s’intitulait : « Une question tellement ouverte qu’il n’y a pas de réponse ». Puis j’ai également travaillé en photo et fait des performances autour de cette question de qu’est-ce qu’être une femme, où est notre place dans une société principalement construite par les hommes pour les hommes et qu’en est-il de nos responsabilités.
Quand je me suis attaquée au projet « Mon œil ! », j’ai eu envie d’aller plus loin et d’interroger justement cette question de la responsabilité par rapport à la société dans laquelle nous vivons, débordée par la consommation, sachant que les femmes sont les premières visées. Le projet a d’abord pris la forme d’un essai, mais ce n’était pas satisfaisant, ça manquait d’humour et j’avais envie de m’adresser aussi à un public jeune, qui ne lit pas forcément des essais.
Au cours d’une fête du livre à Saint-Étienne, j’ai rencontré des auteurs de BD et romans graphiques de la maison d’éditions Jarjille qui m’ont donné très envie de revoir la forme de mon projet. Deux de ces auteurs, Alep et Deloupy m’ont d’ailleurs beaucoup soutenue et aidée à trouver mon propre système graphique.

Florentine Rey : « "Mon œil !" est effectivement une prise de parole politique, pour dire qu'on a encore le choix. »
(c) Florentine Rey / Des ronds dans l’O

Votre graphisme n’est pas habituel dans le monde de la BD commerciale, qu’est-ce qui vous a poussé à ce choix ? Aviez-vous des références ? Comment avez-vous procédé ?

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la BD et au roman graphique, j’ai accroché tout de suite avec le travail de David B, celui d’Emmanuel Guibert, de Frédéric Bezian, d’IBN AL Rabin. Aux beaux-arts, je n’ai jamais dessiné, je réalisais des installations interactives avec de l’image, du son et des nouvelles technologies. Pour « Mon œil ! », mon intention n’était pas de faire de beaux dessins, ni une bande dessinée au sens classique du terme. Mon propos avait besoin d’être mis en espace et je me suis lancée dans la fabrication de ce système graphique qui m’est propre et qui sert ce que j’avais à dire.

Pour la réalisation, je suis passée par quatre versions du projet. J’ai mis huit mois. J’ai dessiné les décors à la main, ainsi que les échelles et les théâtres. Puis les personnages à la palette graphique et agencé le tout sous Illustrator que je ne connaissais pas. Il a donc fallu que j’apprenne à m’en servir.

"Mon oeil !" part d’un manuel de bonne conduite à l’usage des jeunes femmes qui daterait des années 60 ; certains prétendent qu’il s’agit d’un "hoax", un faux monté pour circuler sur Internet. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’agitation autour de cette histoire de « hoax » me semble un débat bien stérile ! Quelle importance puisque de toute façon, ce texte est conforme à une réalité que ne personne ne peut nier. C’est une enseignante d’un collège à côté de Toulon, qui m’a donné une photocopie extraite d’un ouvrage appelé « Louise et ses éducatrices ». Quelle que soit l’origine de ce document, il n’a constitué qu’un déclic pour mettre en scène la condition des femmes à l’heure actuelle, qui elle, n’a rien d’un canular ! Dans la suite de mon récit, je fais remonter des personnages du passé et là, c’est important de préciser quelques dates-clés comme celle du droit de vote, celle du droit à l’avortement, etc.

Vous dénoncez la société de consommation, qui est à relier selon vous à la mauvaise condition de vie des femmes dans nos sociétés - ce qui ne vous empêche pas de faire également un crochet sur les femmes afghanes par exemple. "Mon oeil !" est-il alors une prise de parole politique ?

Je vis en France, j’ai eu la chance de naître dans un milieu social favorisé qui m’a permis de faire des études, alors c’est pour moi une responsabilité et un devoir de prendre la parole et de dénoncer ce qui me semble injuste. A titre personnel, j’en ai eu marre d’être manipulée et désorientée par les dictats de la société de consommation qui nous contraint à être du toute-en-une : mère, épouse, amante, travailleuse… Le consumérisme abrutit nos cerveaux, ce n’est pas nouveau. Tout le monde le sait mais on continue d’accepter des contenus médiocres sous caution du discours « je suis trop petit, je ne peux rien faire pour changer le système ! ». Et bien si ! C’est avec de petites actions, de petits « non » qu’on peut changer les choses aujourd’hui, par exemple, en étant attentifs à ce que nous achetons et au fonctionnement de nos vies quotidiennes. Personnellement, si je fais mes courses dans un supermarché qui vend des produits appartenant au même groupe que celui qui édite le journal gratuit distribué le matin en sortant du métro, et que ce groupe possède la compagnie aérienne avec laquelle je vais partir en vacances… j’étouffe ! C’est Big Brother ! « Mon œil ! » est effectivement une prise de parole politique, pour dire qu’on a encore le choix et que ce n’est ni par la violence, ni en se laissant couler qu’on changera les choses. « Mon œil ! » n’est pas un cri de guerre, c’est un appel à la lucidité, à la cohérence, au bon sens…

Vous venez de recevoir pour ce livre le prix "Olympes de Gouges" [1]... Prix qui était à la base une bourse et qui récompense un projet qui rappelle et prolonge l’action d’Olympe de Gouges en faveur des Droits des Femmes. Pouvez vous nous en parler ? Avez-vous le sentiment d’être féministe ?

J’avais repéré la bourse Olympe de Gouges depuis deux ans. J’ai hésité à déposer mon projet mais finalement je l’ai fait. J’ai passé l’oral au mois de février et j’ai obtenu le prix. Olympe de Gouges est un très beau personnage ! Femme journalise, libre de sa parole et de ses pensées, elle a rédigé la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1789. [2] La ville de Montauban a décidé de changer l’intitulé bourse en prix mais les critères d’utilisation de la somme n’ont pas changé.

Le montant du prix Olympe de Gouges doit donc être dépensé pour aider à réaliser des actions en faveur des publics scolaires et adultes. J’ai tout un programme d’ateliers d’écriture et de rencontres prévu dans la région de Montauban pour la période 2009/2010. En mars 2010, seront organisées les journées Olympe de Gouges pendant lesquelles je montrerai le travail réalisé avec les participants aux ateliers.

Pour répondre à votre question : « Avez-vous le sentiment d’être féministe ? », mais tout le monde devrait être féministe ! Féministe, ça veut dire être d’accord pour que les hommes et les femmes soient égaux en droit et faire cesser la violence faite aux femmes ! Qui peut en 2010 ne pas être d’accord avec ça ! Alors oui, bien sûr, je suis féministe !

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(par François Boudet)

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dimanche 16 mai 2010

Guy Môquet en toutes lettres

Grand Angle 06/06/2007 à 08h11
Guy Môquet en toutes lettres

«Je vais mourir !» Emblème de la Résistance, la dernière lettre du jeune militant communiste fusillé en octobre 1941 a été érigée en modèle par Nicolas Sarkozy. Derrière ces mots poignants, se dessine le parcours déterminé d'un adolescent engagé dans le sillage paternel.



LAUNET Edouard


Saint-Lô (Manche) envoyé spécial

I. Un papier jauni

Voici la lettre. Anne-Marie la dépose sans mot dire sur la nappe de la table du séjour. C'est une feuille de papier jauni, avec un quadrillage rectangulaire. Elle est couverte de bas en haut d'une belle écriture scolaire, au crayon à papier. «Je vais mourir !» On ose à peine la toucher. Anne-Marie et son mari Alain Saffray l'ont abritée dans une pochette en plastique transparent. Dans cette maison de Saint-Lô (Manche), au bord d'une rue peu avenante, sur une nappe à gros carreaux rouge et orange, la lettre est posée. «Certes, j'aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon coeur, c'est que ma mort serve à quelque chose», écrit Guy Môquet avec pleins et déliés.

Alain et Anne-Marie ont retrouvé la lettre en rangeant les affaires de Prosper Môquet, le père de Guy et d'Anne-Marie. En 1960, Prosper avait adopté la fille de sa seconde épouse : c'est ainsi qu'Anne-Marie est devenue la soeur de Guy Môquet, sans l'avoir jamais connu. C'est à elle qu'est revenu de trier les affaires de Prosper, mort en 1986 à Bréhal, près de Granville. Mais ce n'est que récemment qu'elle et son mari Alain ont découvert cette feuille de papier, pliée en quatre dans le portefeuille de Juliette Môquet, première épouse de Prosper et mère de Guy. «Petite maman.»

On connaissait déjà un original de la lettre de Guy Môquet, celle-là écrite à l'encre, retrouvée également dans les affaires de Prosper et confiée au musée de la Résistance. Mais ce nouvel original serait plus original que le précédent qui est, semble-t-il, une simple recopie à l'encre. Les scientifiques veulent se donner un peu de temps avant de trancher. Dans le courant du mois, le musée prendra possession de ce nouveau document, pour l'exposer sans doute à l'automne dans son établissement de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne).

«Je vais mourir !» C'était le 22 octobre 1941, au camp de Châteaubriant (Loire-Atlantique), près de Nantes. Guy Môquet est fusillé vers 16 heures. Ils sont vingt-sept à tomber, en trois vagues puisqu'il n'y a que neuf poteaux d'exécution. A 15 h 50 tombent Charles Michels, Jean-Pierre Timbaud et sept autres. A 16 heures, Guy Môquet et huit compagnons. A 16 h 10, neuf encore. Guy Môquet a 17 ans et demi. «Ma vie a été courte, je n'ai aucun regret, si ce n'est de vous quitter tous.»

Guy, né à Paris le 26 avril 1924, a l'accent du titi parisien. Sa cousine Denise Legendre, 81 ans, l'entend encore. Ils ont passé quelques mois d'août ensemble à Bréhal, où Guy venait en vacances chez ses grands-parents. Il parle à Denise de Paris, de son lycée Carnot dans le XVIIe, de la vie dans cette capitale où sa cousine n'a jamais mis les pieds. Il cause aussi de politique, beaucoup. «Pour son âge, il était très avancé, se souvient Denise Legendre. Il discutait politique comme un homme. Même quand il n'avait que 14 ans.» Sinon, cousin et cousine aiment aller à la marée vers Bréville-sur-mer, sur une charrette à cheval. «La dernière fois que je l'ai vu, c'était en août 40. Il était venu à bicyclette de Paris.» Août 1940 : Guy a 16 ans et plus guère de liberté devant lui. Il est arrêté le 13 octobre au métro Gare-de-l'Est par des policiers qui traquent les militants communistes. Il n'a que 16 ans mais déjà la rage : son père a été arrêté un an auparavant, en octobre 1939. «Papa est arrêté, je dois le remplacer», annonce-t-il à sa mère. Il commence à militer au sein des Jeunesses communistes. Guy suit le chemin de son père.

II. Le chemin du père

Le sillon de ce père commence à Bréhal, berceau familial. Fils de petits cultivateurs, Prosper Môquet débute sa vie active comme garçon de ferme. La Grande Guerre l'envoie sur le front en 1916. Il n'est démobilisé qu'en septembre 1919. L'ancien soldat ne retourne pas en Normandie mais découvre à Paris un nouveau métier : cheminot. En 1923, il adhère à la fédération CGTU des chemins de fer. Entre au PCF en 1926. Peu à peu, Prosper se révèle : il prend des responsabilités syndicales, devient délégué du personnel, délégué à la sécurité, puis membre de la commission administrative. Le père de Guy se hisse en 1935 jusqu'au poste de secrétaire adjoint de la fédération unitaire des cheminots, au moment de la fusion entre la CGTU et la CGT. Le garçon de ferme normand a fait du chemin.

L'année suivante, en mai 1936, Prosper Môquet se présente aux législatives à Paris, dans la 3e circonscription (le quartier des Epinettes). Il est élu, le voici embarqué dans l'aventure du Front populaire. Le fiston est fier, naturellement. Lui n'a que 12 ans, mais il est déjà un titi des Epinettes.

1939. Le 26 septembre, un mois après la signature du pacte germano-soviétique, le président du Conseil Edouard Daladier prend un décret qui dissout le Parti communiste. Quarante-deux députés du PCF (sur soixante-douze) reconstituent immédiatement un «Groupe ouvrier et paysan français», ce qui leur vaut d'être arrêtés début octobre. Prosper Môquet est des leurs. Il perd son mandat de député en janvier 1940, lorsque la Chambre des députés vote la déchéance des parlementaires communistes ayant refusé de condamner le pacte germano-soviétique. Le 5 février, avec les autres membres du Groupe ouvrier et paysan, Môquet père est renvoyé devant le 3etribunal militaire permanent de Paris. L'ordonnance de renvoi leur reproche en particulier «la rédaction et la diffusion d'une lettre en date du 1er octobre 1939, adressée à Monsieur le président de la Chambre des députés, et prônant la paix sous les auspices de l'Union soviétique» ainsi que d'avoir «participé à une activité ayant directement ou indirectement pour objet de propager les mots d'ordre émanant de la IIIe Internationale communiste».

Prosper est jugé à huis clos fin mars, et condamné début avril à cinq ans de prison. L'année suivante, en mars 1941, il est déporté au bagne de Maison-Carrée, en Algérie. Vingt-six autres députés communistes connaîtront le même sort ; ce groupe des vingt-sept est resté célèbre sous le nom de «Chemin de l'honneur», selon l'expression de Florimond Bonte.

III. Les alexandrins du fils

On ne sait ce que Guy, du haut de ses 15 ans, perçoit vraiment des errements du PCF en 1939, mais il est clair qu'à partir d'août de cette année-là, alors que la répression commence à s'abattre sur la presse communiste, s'afficher militant devient risqué. Pourtant, Guy rejoint les Jeunesses communistes à l'automne 1939. En novembre, pour réclamer la libération de son père, il adresse à Edouard Herriot, président de l'Assemblée nationale, un long poème en alexandrins. Extrait : «Je suis jeune Français, et j'aime ma patrie/J'ai un coeur de Français, qui demande et supplie/Qu'on lui rende son père, lui qui a combattu/Pour notre belle France avec tant de vertu.» (1)

A son père en prison, Guy envoie ces autres alexandrins : «Je veux mon cher Papa, te faire savoir ici/Le juvénile amour que j'ai eu jusqu'ici/En celui à présent qui est bien enfermé/En toi mon doux Papa que j'ai toujours aimé». Il ne suit plus guère les cours du lycée Carnot.

Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris. Guy continue de distribuer des tracts. On lit sur l'un d'eux : «Des magnats d'industrie (Schneider, de Wendel, Michelin, Mercie,...), tous, qu'ils soient juifs, catholiques, protestants ou francs-maçons, par esprit de lucre, par haine de la classe ouvrière, ont trahi notre pays et l'ont contraint à subir l'occupation étrangère.» En août, il est avec sa cousine à Bréhal. Le 13 octobre, il est arrêté. Les policiers veulent qu'ils livrent les noms des amis de son père, il est frappé. Direction, la prison de Fresnes. Comme son père, il est inculpé d'«infraction au décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes».

Le gamin de 16 ans et demi est acquitté par la 15e chambre correctionnelle de Paris, et doit être mis en liberté surveillée le 23 janvier 1941. Or il reste prisonnier. Le 10 février, Môquet est transféré à la Santé. Il s'impatiente, écrit au procureur : «Je me permets de protester énergiquement contre ces actes illégaux.» Il est transféré à Clairvaux. Puis au camp de Châteaubriant.

IV. La promesse d'Odette

Le 20 octobre 1941, le commandant des troupes d'occupation de Loire-Inférieure, Karl Hotz, est abattu à Nantes par trois jeunes communistes. Les Allemands veulent que cinquante otages soient fusillés. Le ministre de l'Intérieur du gouvernement Pétain, Pierre Pucheu, est chargé d'établir une liste. Vingt-sept des otages sont pris dans le camp de Châteaubriant. Presque tous des communistes. Parmi eux, Charles Michels, 38 ans, secrétaire général des cuirs et peaux CGT ; Jean-Pierre Timbaud, 37 ans, dirigeant de la métallurgie CGT ; Jean Grandel, 50 ans, secrétaire de la fédération postale CGT. Guy Môquet, 17 ans, fils de député communiste. C'est le plus jeune.

Guy va mourir. Il écrit cette fameuse dernière lettre à sa famille. Qui commence par : «Je vais mourir !» Et se termine par : «Je vous embrasse de tout mon coeur d'enfant.» Puis il rédige un ultime petit mot. «Ma petite Odette, je vais mourir avec mes 26 camarades, nous sommes courageux. Ce que je regrette, c'est de ne pas avoir eu ce que tu m'avais promis. Mille grosses caresses.» Au camp, Guy est tombé amoureux d'Odette Nilès, une militante communiste à laquelle il a pu parler au-dessus des barbelés qui, au camp, séparent filles et garçons. Et promesse il y a eu. Dans l'Humanité du 24 mai dernier, Odette a donné le fin mot : «Guy m'avait dit un jour : "Est-ce que tu serais d'accord pour me faire un patin ?" Et moi, qui ne savais pas du tout ce que c'était, j'avais répondu : "Si tu veux."»

Le 22 octobre 1941, à 16 heures, dans la carrière de la Sablière, Guy Môquet est mort.

(1) Cité dans Guy Môquet : une enfance fusillée, de Pierre-Louis Basse, Stock, 2000.