samedi 14 avril 2012

Homophobie à peine voilée des enseignant-e-s

Depuis bientôt 5 ans, j'ai abordé la question de l'homophobie au sein de ma profession. Je sentais ici ou là des résistances personnelles d'enseignant-e-s à aborder la lutte contre cette discrimination que nous devons combattre (pour les textes officiels, voir http://laclassedekarine.eklablog.fr/egalite-au-coeur-des-apprentissages-a45875075 ou http://16.snuipp.fr/spip.php?article554&var_recherche=karine%20dorvaux). Chaque année, elle s'est d'ailleurs présentée à moi dans ma classe de cycle 2 -ou dans la cour de récréation qui ne compte pourtant que des enfants du CP au CE2- par la prononciation d'insultes homophobes entre élèves. Lesquelles ne sont entendues que par moi -et donc relevées- au sein de mon école. Pour moi, il faut dépasser le cadre de l'insulte car dans "pédé" par ex, les enfants ont intériorisé deux choses : le terme insultant et ce qu'elle désigne. Un sujet, l'homosexualité dont on en parle pas dans les familles ou très souvent en termes négatifs. La nécessité d'expliquer les mots et d'évoquer la possibilité de l'amour homosexuel est donc pour moi évidente. Encore hier, une élève de mon Cp marque son dégoût d'un bisou d'une copine qui dit l'aimer en disant "deux filles qui s'aiment, ce sont des gouines". Il a un mois, un de mes élèves insultait de "pédé" un autre. Et je n'entends qu'une infinité de ce qui se dit entre eux et elles.
J'ai intégré l'an dernier la commission nationale du SNUipp de lutte contre l'homophobie afin de porter ce combat avec d'autres que je ne trouvais pas à proximité. Car les réponses de collègues étaient " je n'entends pas ces insultes" (pédé ou gouine par ex) ou "ils ne savent pas ce que cela veut dire"... Sujet clos. Circulez, y'a rien à voir. Je suis, quand je veux l'évoquer, ramenée à ce discours de "je ne vois rien, je n'entends rien" ou pire, au fait que je suis "sensible" à cela pour des raisons personnelles. Il en est de même pour ma lutte contre le sexisme.

En l'espace de trois jours, cette semaine a concentré la preuve que le problème est bien là si on veut bien le voir ...
Deux jours ont suffi à pointer les représentations des enseignants eux-mêmes : mercredi, réunion Ecole et cinéma pour la programmation des films de l'année prochaine. Deux hommes présents -responsables du dispositif- et cinq femmes -dont moi- qui viennent proposer des films. Un des responsables fait des allusions aux fait qu'il a programmé cette année Robin des bois et des "hommes en collant" et au moment de partir -le moment est important- dit devoir récupérer son parapluie rose "déjà qu'avec Robin des bois et les hommes en collant", il se plaisante lui-même et c'est repris par les autres -sauf moi qui dit en gros "et alors tu as bien le droit"-. D'ailleurs il se corrige en disant "il n'est pas rose en fait"... Le lendemain, demie-journée usep, je retrouve d'autres collègues -dont deux hommes minoritaires- : les équipes sont rouges ou bleues et un des collègues emmène avec lui au lancement de l'activité -comme signe distinctif je suppose- un petit caddy rose sur lequel il plaisante en prenant je crois une pose en peu efféminée, les autres rigolent, idem je dis en gros la même chose que la veille. Une collègue me dit "c'est de l'humour" comme si je ne comprenais pas...
Deux moments brefs (de départ) qui ne laissent pas la place à la discussion : c'est un moment de blague qui ne dit pas son nom : elle repose sur une homophobie, une gayphobie pour être exacte. On se moque de l'homme efféminé qui serait homosexuel. Moment de partage, de communion du groupe contre cette figure-repoussoir. Je comprends (fais ta naïve) à présent pourquoi un tel discours sur la lutte contre l'homophobie de la part de l'Education n'atteint pas sa cible : trop dérangeant et en contradiction avec des croyances bien installées en l'hétéronormativité. Ce serait du privé dont on n'a pas à parler, surtout pas à des futur-e-s adultes, futur-e-s victimes de harcèlement de discriminations et violences ou futur-e-s agresseur-e-s. Circulez et riez, on vous a dit !

mercredi 28 juillet 2010

Olympe de Gouges, sa place est au Panthéon !

Portrait. 220 ans après la révolution française
L'humanité 13 août 2009
Olympe de Gouges, sa place est au Panthéon !

1748-1793 . Unique auteure d'une Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, elle avait aussi à dénoncer l'esclavage dans les colonies françaises. En vain, elle invita les femmes à revendiquer l'égalité avec les hommes. Elle fut la pionnière d'un combat féministe qui est encore très loin aujourd'hui d'être achevé.

«Les plus extravagants assurent que mes ouvrages ne m'appartiennent pas, qu'il y a trop d'énergie et de connaissance des lois dans mes écrits pour qu'ils soient le travail d'une femme. »

Nous sommes en mai 1789, à l'aube de la Révolution, et Olympe de Gouges répond à ses calomniateurs. Pour l'heure, elle a notamment écrit sur l'esclavage des Noirs avec une pièce de théâtre qui attend d'être jouée au Théâtre Français. Deux ans plus tard, elle sera l'auteure de la désormais célèbre Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne (septembre 1791). C'est vrai, ses détracteurs ont raison, il faut de l'énergie et de la connaissance pour « décalquer » la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen : « Homme es-tu capable d'être juste ? C'est une femme qui t'en fait la question ; tu ne lui ôteras pas du moins ce droit. Dis-moi : qui t'a donné le souverain empire d'opprimer mon sexe ? » Dix-sept articles pour déclarer les droits de la femme que la Déclaration « universelle » n'a pas su prendre en compte ; puis un postambule qui commence par « Femme, réveille-toi ». À l'homme de penser authentiquement ce qui est juste, à la femme la nécessité de se révolter. Tout y est dans cette Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne, l'énergie de la transgression et de la provocation autant que la connaissance précise du droit et de la politique, de l'histoire en train de se faire.

Oui, Olympe de Gouges écrit pour dénoncer l'esclavage dès les années 1780 (« Apprendra-t-on avec indifférence que je fus la première qui m'occupais du sort déplorable des Nègres ? »). Elle est très active sur la scène publique par ses multiples écrits. À ce titre, elle est une héroïne de la Révolution française car elle monte sur l'échafaud non pour sa naissance et son rang mais pour son engagement politique. Celui-ci a commencé avec ses réflexions sur les Noirs, ou sur l'« impôt volontaire », et elle l'a vécu au point d'y perdre la vie. Girondine, elle fut guillotinée en 1793. Voilà pour les faits qui lui donnent, depuis récemment, seulement, un nom propre dans l'histoire de la Révolution. Avoir un nom propre, dans l'histoire, cela ne va pas de soi ; encore plus, il faut continuer à le dire, si c'est une femme. Dans les livres scolaires de nos enfants, Olympe de Gouges voisine avec des femmes d'exception, Flora Tristan et George Sand pour le XIXe siècle. Les femmes restent des figures à part, regroupées sur une page de manuel.

La citation donnée plus haut est de mai 1789 ; poursuivons : « Pitoyables et ridicules calomniateurs, on vous a appris à lire... Vous en avez tiré de grandes connaissances, qui vous empêchent de reconnaître qu'à chaque ligne de mes écrits, on y trouve le cachet de l'ignorance ; mais cette ignorance n'est pas incompatible avec un génie naturel, et, sans le génie, que produit l'instruction ? » On peut être ignorant et génial, dit-elle. En effet, certains disent qu'elle ne savait pas écrire et qu'il lui fallait un porte-plume pour dicter ses idées ; d'autres disent que, si, elle savait écrire. Par-delà l'histoire personnelle d'Olympe, à la fois ignorante pour elle-même et savante pour ses ennemis, se lit l'histoire plus générale de ces femmes qui transgressent les règles, qui sautent les obstacles : qu'importe l'instruction, si la nécessité d'écrire et d'agir s'impose ?

Olympe de Gouges fut, certes, une pionnière, pour dénoncer l'esclavage des Noirs et l'oppression des femmes. Elle fut aussi une femme libre, consciente de sa transgression : « Ô mon pauvre sexe, ô femmes qui n'avez rien acquis dans cette Révolution des droits de la nature, et dans ce partage populaire, qui n'osez même pas égaler les hommes en travers d'esprit et d'imagination : imitez-moi, rendez-vous utiles » (mars 1792).

En quoi fut-elle utile, Olympe de Gouges ? Comme femme politique, comme femme girondine, à la fois monarchiste et démocrate, dit-elle. Oui, Olympe se réclame du centre et non de la gauche radicale. Mais c'est peut-être ce qui permet certaines libertés intellectuelles et politiques. J'ai montré dans Muse de la raison que la gauche révolutionnaire, sous la plume de Sylvain Maréchal (rédacteur du Manifeste des égaux de Babeuf), refusait de penser l'égalité des sexes (rêvant d'interdire aux femmes d'apprendre à lire...). C'est un paradoxe désormais bien connu que les plus révolutionnaires ne sont pas les plus féministes. C'est vrai pour aujourd'hui comme pour hier ; je sais ne pas plaire en écrivant cela.

Venons-en à la Déclaration :

« L'oubli ou le mépris » des droits des femmes : ainsi vient le malheur des peuples, nous dit-elle. L'oubli d'un côté, le mépris de l'autre, deux traits des difficultés de la démocratie à venir. Dans les deux cas, les femmes sont mises hors jeu. Impossible, dit-elle.

« L'administration nocturne des femmes » : ainsi vécut l'Ancien Régime. Le pouvoir d'influence fut la face cachée du pouvoir public de la monarchie, dit-on. Et ce peut l'être encore : de l'oreiller au salon, de la chambre nocturne à la mondanité des réceptions, les images de femmes intrigantes perdurent ; les images, ou la réalité ?

« Monter à l'échafaud, monter à la tribune » : si les femmes montent à l'échafaud, il faut qu'on les laisse monter à la tribune. Si l'équation entre l'échafaud et la tribune n'a, on l'espère, plus d'avenir historique, elle a un sens politique : qui fait l'histoire ? Qui est responsable des événements et de la marche du temps ? Celui, celle qui monte à l'échafaud, ou celui, celle, qui monte à la tribune ? Réduire la responsabilité des femmes à leur culpabilité (bonne pour l'échafaud) est une erreur historique. En écartant le droit à la tribune, citoyenneté, gouvernement, les femmes furent privées de l'exercice de leur raison et de leur pouvoir. Accusées d'être responsables des désordres du monde, les femmes peuvent être coupables, sans être acceptées comme de véritables actrices de l'histoire. Drôle de place dans la causalité historique !

Depuis vingt ans, les féministes réclament l'entrée d'Olympe de Gouges au Panthéon, monument des grands hommes. Il est sûr que sa Déclaration des droits de la femme est non seulement un geste historique remarquable, mais aussi l'invitation à une pensée rigoureuse de l'universel.


Geneviève Fraisse, philosophe

A écrit notamment : - Muse de la raison, démocratie et exclusion des femmes en France, 1989, « Folio » Gallimard.
- À paraître fin août : Service ou servitude, essai sur les femmes toutes mains, Le Bord de l'eau éditions.

Voir [tous les Portraits de la Révolution->http://www.humanite.fr/+-Revolution-francaise-220-ans-apres-+]

«Olympe ne cesse de batailler ouvertement»

Le cahier d'été de Libération
Chaque jour, «Libération» part à la rencontre de personnalités hors normes. Et aussi: quiz, la BD de l'été...
Culture 29/07/2010 à 00h00
«Olympe ne cesse de batailler ouvertement»

[interview] . Dominique Godineau, historienne, rappelle la place d’Olympe de Gouges durant la Révolution française.


Dominique Godineau, historienne de la Révolution française, est auteure de Citoyennes tricoteuses. Les femmes du peuple à Paris pendant la Révolution française (édition Perrin).
En quoi Olympe de Gouges est-elle particulière, par rapport aux autres femmes de la Révolution française mémorisées par l’historiographie ?

Pendant la Révolution, de nombreuses femmes, en particulier du peuple, s’engagent très activement, en participant aux manifestations, aux insurrections, en pétitionnant, faisant des discours publics, parfois en créant des clubs ou en écrivant des brochures. Contrairement à elles, Olympe de Gouges ne fait pas partie du mouvement révolutionnaire. Mais, dès 1788 et avec toute sa fougue, elle intervient dans le débat public individuellement et par sa plume, en publiant un nombre exceptionnel de textes.

Elle ose les faire paraître sans être cultivée. Et à la différence de Mme Roland, qui considère qu’une femme «comme il faut» ne doit pas «se montrer» et qui s’exprime dans l’ombre de son mari dans les cercles girondins, Olympe ne cesse de batailler ouvertement. Et constamment : contre les comédiens du roi, pour la reconnaissance du droit d’auteur, contre l’esclavage et pour les droits de la femme. Elle se met sur le devant de la scène, ce qu’on lui reprochera pendant la Révolution et au XIXe siècle, en la traitant de «femme-homme», et de «virago». En ne se revendiquant d’aucun groupe, c’est l’émergence de l’idée d’individu qu’elle montre.
Est-elle la seule à défendre les droits de la femme ?

Quelques femmes et hommes ont aussi dénoncé l’absence des droits politiques des femmes. Mais tandis qu’un Condorcet se place sur le plan des principes et de la logique, en démontrant que les inégalités entre les hommes et les femmes ne reposent sur rien puisqu’ils appartiennent à la même espèce, Olympe de Gouges écrit un texte militant, où elle engage les femmes à «se réveiller». Elle est particulièrement percutante. Elle a cherché à créer un journal, l’Impatient, et ne cessait de faire imprimer ses écrits.
Est-ce fréquent pendant la Révolution ?

A ce point-là, non, surtout pour une femme. L’instauration de la liberté de la presse en 1789 a permis la création de nombreux journaux et la naissance d’une nouvelle forme d’écriture, en réaction à l’événement. Mais, encore une fois, Olympe de Gouges se démarque par sa rapidité de réaction et son caractère prolixe.
Comment comprendre son évolution politique ?

Elle est à la fois exaltée et politiquement modérée, favorable à une société démocratique mais opposée à toute effusion de sang et hostile à l’intervention populaire. On peut être révolutionnaire et royaliste jusqu’à la fuite du roi en 1791. En 1789, ce que beaucoup espèrent, c’est une monarchie constitutionnelle. Olympe de Gouges s’élève contre la radicalisation de la Révolution, elle s’en prend aux Jacobins, à Robespierre, à Marat, et défend les Girondins une semaine même après qu’ils ont été proscrits de la Convention en 1793. S’improviser avocate de Louis Capet en 1792, ce n’est pas une «excentricité», mais clairement mettre sa vie en jeu. A plusieurs reprises, elle a montré son courage et sa faculté à ne pas suivre l’opinion dominante.

Olympe de Gouge

Culture 29/07/2010 à 00h00
Amazone interdite

[EXCENTRIQUES] . «Libération» part à la rencontre des personnalités hors normes. Aujourd’hui : Olympe de Gouges, révolutionnaire qui a prôné la fin de l’esclavage, l’égalité homme-femme et qui a fini sur l’échafaud.



Par ANNE DIATKINE



Il y a peu de points qui remuent ou aient agité le débat politique ces dernières années auxquels Olympe de Gouges, née à Montauban le 7 mai 1748 et guillotinée le 3 novembre 1793, un mois après Marie-Antoinette, n’ait pas songé. Le Pacs ? Elle considérait le mariage «comme le tombeau de la confiance et de l’amour» et proposait de lui substituer «un contrat d’union de l’homme et de la femme» où le couple «durerait le temps de nos penchants» et qui incluait la possibilité de léguer sa fortune «en faveur de nos enfants et de ceux que nous pourrions avoir d’une inclination particulière». Les impôts ? Dès sa lettre aux peuples de 1788, un an avant la réunion des états généraux, elle concevait «le projet d’une caisse patriotique» où chaque citoyen verserait, selon ses moyens, «le tribut qu’il aurait bien voulu s’imposer, mettant son nom sur le registre, en bas de la somme qu’il aurait remise à la caisse publique». En verve, Olympe de Gouges ajoute que son système préserverait l’Etat de «toute malversation» et que cette transparence obligerait à se voir tous «dans le même miroir». Rappelons que sous l’Ancien Régime seul le tiers état était prélevé.

Dans un supplément à cette même lettre sur l’impôt patriotique, elle invente l’impôt sur la grande fortune selon les signes extérieurs de richesse : «On devrait créer un impôt sur le nombre de chevaux, de voitures, de chiffres, et d’armoiries.» Mais aussi sur «les bijoux des petites maîtresses» et leurs tenues ainsi que «sur la peinture et la sculpture car le peuple ne sait ni peindre, ni sculpter, ni décorer ses appartements». Et ajoute : «Plus un maître aurait de valets, plus son impôt serait fort.» Elle suggère également de «nationaliser» en quelque sorte les jeux et tous les théâtres. Il lui semble souhaitable que «les ministres donnent la preuve de leur activité et de leur exactitude car le gouvernement leur paye assez de commis pour cette correspondance», autrement dit, rendent des comptes. Elle conclut son vaste plan social, rédigé en décembre 1788, par la certitude que grâce à ces mesures, «la dette nationale» (ou déficit budgétaire) sera acquittée d’ici cinq ans. Elle est la première à donner l’exemple en donnant, l’année après son texte, le quart de son revenu annuel au bureau de l’Assemblée nationale.

Olympe de Gouges avait plus d’une idée par jour et elle la faisait connaître. Si elle a beaucoup été oubliée et que ses écrits politiques édités et préfacés par l’historien et biographe Olivier Blanc sont difficilement trouvables, elle a néanmoins traversé les siècles grâce à un texte : la Déclaration des droits de la femme et de la citoyenne de septembre 1791 où elle démontre la nécessité d’une égalité totale entre les hommes et les femmes et l’impossibilité de légitimer l’oppression dont sont victimes les femmes. On y trouve cette phrase restée fameuse dans l’alinéa sur la liberté d’expression : «La femme a le droit de monter sur l’échafaud. Elle doit également avoir celui de monter à la tribune.» Laquelle femme devra quand même attendre 1945 avant d’obtenir le droit de vote.

Elle préfère faire jaser que de se marier

Paru deux ans après la Déclaration des droits de l’homme, son manifeste ne se contente pas d’en féminiser les termes. Olympe de Gouges y adjoint, un an avant la chute de la monarchie et alors que Louis XVI ratifie la Constitution inspirée de la Déclaration des droits de l’homme, une supplique à la reine. Fidèle à son habitude qui lui vaudra d’être décapitée, elle lui parle «franchement». Et n’hésite pas, avec une naïveté non feinte, à lui expliquer tout ce qu’elle gagnerait à être féministe et révolutionnaire. Olympe de Gouges lui explique : «La révolution ne s’opérera que quand toutes les femmes seront pénétrées de leur déplorable sort et des droits qu’elles ont perdus dans la société. Soutenez, Madame, une si belle cause ; défendez ce sexe malheureux, et vous aurez bientôt pour vous une moitié du royaume et le tiers au moins de l’autre.» En «postambule», elle harangue toutes les femmes à se «réveiller» et à reconnaître leurs droits. Olympe de Gouges écrivait tout le temps et réagissait à chaud à tous les événements de la période révolutionnaire, même si elle savait qu’elle risquait sa vie en énonçant ses convictions. Peu soucieuse de discrétion et de garder la «modestie» qu’exigeait son statut de femme, elle a tout fait au contraire pour afficher ses idées dans la rue. Dès qu’elle avait quelque chose à dire, elle courait chez l’imprimeur. Exaltée, elle note par exemple, peu de temps avant d’être exécutée : «J’arrive chez un imprimeur sans manuscrit, je dicte au compositeur, et je ne le quitte plus jusqu’à ce qu’il n’ait fait gémir la presse.» Elle s’y est d’ailleurs ruinée. Si bien qu’à lire ses écrits politiques, on a le sentiment d’être face à une blogueuse effrénée et alerte, la pensée toujours en chantier, apte à modifier son point de vue selon les faits du jour. Elle est une femme à sa fenêtre, une veuve célibataire, qui élève seule son fils, Pierre. Excentrique, elle ne l’est pas uniquement par son mode de vie et son esprit bouillonnant, mais aussi au sens propre, car, précise Dominique Godineau, historienne de la Révolution, elle refuse de s’adjoindre à un cercle et ne fait partie d’aucun club de femmes, qui pourtant se multiplient en cette période révolutionnaire. «Ce sont les féministes du XIXe siècle puis des années 70 qui vont en faire une figure emblématique. Mais, de fait, elle ne défend pas seulement les femmes, mais aussi les esclaves.» Son premier texte marquant est d’ailleurs une pièce anticolonialiste, Zamore et Mirza, écrite en 1785, injonction déguisée à abolir l’esclavage. Ce qui vaudra à son auteure une lettre de cachet.

Rien ne prédestinait Olympe de Gouges, née Marie Gouze, à devenir une femme de lettres, auteure dramatique reconnue - à l’époque, les femmes écrivaient à la rigueur des romans, mais n’abordaient pas ce genre haut de gamme - et témoin clé de la Révolution. Rien ne laissait imaginer que cette enfant, officiellement fille du boucher Pierre Gouze et d’Anne-Olympe, mais fille naturelle de Jean-Jacques Le Franc, marquis de Pompignan, un magistrat influent, déploierait une telle liberté d’esprit et indifférence au qu’en-dira-t-on.

Marie Gouze est autodidacte, elle n’appartient pas à la minorité qui envoie les filles faire des études (au couvent) et de son avis même, son instruction fut négligée. «On ne m’a rien appris. Elevée dans un pays où on ne parle pas le français [mais l’occitan, ndlr], je n’en connais pas les principes.» Si bien que ses contemporains, et par la suite les historiens, ne cesseront de railler ses lourdeurs de style et son orthographe approximative.

Opinion qui prospère jusqu’à la notice biographique de Wikipédia. Mais que la lecture de ses textes en 2010 relativise grandement : on accepterait volontiers d’écrire aussi mal avec un tel art de la rhétorique.

Marie Gouze est mariée très jeune à un jeune cuisinier qu’elle exècre, mais qui a le bon goût de mourir tout de suite alors qu’elle est enceinte de leur fils. Toute sa vie, elle refusera de porter le nom de son mari, et jeune mère, elle se dira très heureuse d’élever seule son enfant et refusera de se remarier, même avec l’homme avec qui elle aura une liaison jusqu’à la Révolution, Jacques Biétrix de Villars de Rozières, haut fonctionnaire au ministère de la Marine. Elle préfère faire jaser que de se marier, tant que les noces demeurent une aliénation pour les femmes, et le divorce, inaccessible. Gentiment, l’homme au très long patronyme s’arrangera cependant pour que son aimée puisse bénéficier d’une rente, devant notaire.

Comment cette petite-bourgeoise de Montauban devient-elle une figure littéraire reconnue à Paris ? L’historiographie masculine du XIXe siècle accusera sa «beauté» et laissera croire qu’elle fut courtisane, insinuations sans fondements, démontre son biographe Olivier Blanc. De fait, c’est l’écriture qui assure sa réputation. Car avant même la Révolution, celle qui a choisi de s’appeler Olympe, en hommage à sa mère et à la connotation céleste du prénom, et de Gouges, en déformation de son nom de famille qui indique un lieu, s’est forgée une petite réputation d’auteure dramatique. Elle achète même un théâtre dans les années 1780, qu’elle revend, car trop onéreux. Si elle réussit à faire inscrire sa pièce anti-esclavagiste au répertoire de la Comédie-Française - le théâtre en est dès lors propriétaire et elle ne peut plus être jouée ailleurs -, elle se brouille avec les comédiens du Français qui refusent de la représenter, cédant aux pressions des colons qui louent des loges à l’année. Elle évite ainsi une première fois de justesse un séjour à la Bastille, pour délit d’opinion.

Refus de la moindre effusion de sang

Son premier écrit politique fait la une du Journal général de la France, le 6 novembre 1788. Dès lors, elle se montre particulièrement prolixe, n’hésitant jamais à mettre sa vie en jeu, ou inconsciente du danger. Girondine, elle vitupère par exemple Robespierre en 1792, dans une lettre ouverte : «Tu te dis l’unique auteur de la Révolution, tu n’en fus, tu n’en es, tu n’en seras éternellement que l’opprobre et l’exécration […] Ton souffle méphétise l’air pur que nous respirons actuellement. […] Le peuple français, devenu républicain, ne deviendra pas un peuple d’assassins […] Crois-moi, Robespierre, fuis le grand jour, il n’est pas fait pour toi. Imite Marat, ton digne collègue, rentre avec lui dans son infâme repaire. Le ciel et les hommes sont d’accord pour vous anéantir tous les deux.» Olympe de Gouges, révolutionnaire, se refusait à la moindre effusion de sang. Le 16 décembre 1792, elle s’affiche comme «une franche et loyale républicaine sans tache et sans reproche» et a l’idée saugrenue de plaider sa cause comme défenseure officieuse de Louis Capet !

Plus la Révolution se radicalise, plus elle affirme des positions en faveur d’une monarchie constitutionnelle. «Nous avons aboli la royauté. Peuple, trône, il a tout perdu. Soyons assez grands pour lui laisser la vie.» Un mois plus tard, elle change d’argument. Oui, Louis XVI est coupable et mérite «mille morts». Mais «cette tête coupable une fois tombée ne nous est plus d’aucune utilité».

La dernière excentricité d’Olympe de Gouges est d’être opposée à la peine de mort, en cette époque où l’échafaud fonctionne à temps plein. La sienne roulera, en dépit qu’elle ait prétendu se savoir enceinte «par des signes objectifs», mensonge fréquent chez les femmes incarcérées, car il fallait que le bébé soit né pour tuer sa mère, afin de ne pas supprimer un «innocent». De quoi est-elle coupable ? De sa liberté d’expression, fut-elle aussi confuse que l’époque, puisque Olympe de Gouges se dit à la fois révolutionnaire, républicaine, et prône une monarchie constitutionnelle. Le texte qui lui vaudra d’avoir la tête coupée commence ainsi : «Je me nomme Toxicodindronn ; je suis du pays des fous : j’arrive du Monomotapa. J’ai parcouru les quatre parties du Monde plus en rêve qu’en réalité, car notre vie n’est qu’un songe.» C’est une utopie où elle invite la Convention à organiser un vote où les citoyens (et citoyennes !) choisiront entre trois types de gouvernance : un gouvernement fédératif, un gouvernement républicain un et indivisible, et un gouvernement monarchique.

La dernière volonté d’Olympe de Gouges sera de prendre un bain et sa dernière dénonciation, l’absence d’hygiène dans les prisons, se montrant actuelle dans ses revendications jusqu’au bout. Sa tête roulera après qu’elle a cité l’article 7 de la Constitution : «La liberté des opinions est le bien le plus précieux de l’homme.»

Bibliographie : «Marie-Olympe de Gouges, une humaniste à la fin du XVIIIe siècle», par Olivier Blanc, éd. René Vienet. «Ecrits politiques» tomes I et II, Côté-Femmes Editions.

lundi 5 juillet 2010

Avorter en Espagne devient un droit

Avorter en Espagne devient un droit
LEMONDE.FR | 05.07.10 | 14h15 • Mis à jour le 05.07.10 | 14h43

Les Espagnoles peuvent désormais avorter librement. Une loi, qui entre en vigueur lundi 5 juillet, autorise les interruptions de grossesse à 14 semaines sans justification, et jusqu'à 22 semaines s'il existe un risque pour la santé de la mère ou si le fœtus présente des malformations.

Jusqu'à présent, la loi n'autorisait l'avortement qu'en cas de viol (12 semaines), de malformations du fœtus (22 semaines) ou de "danger pour la santé physique ou psychologique de la mère" (sans limitation de temps). L'immense majorité des avortements réalisés en Espagne étaient pratiqués pour "risque psychologique". Un entretien avec un spécialiste était dans ce cas nécessaire pour avorter. Selon les médias espagnols, certains médecins auraient accepté de faire passer des patientes pour "fragiles psychologiquement" afin de les laisser interrompre leur grossesse, parfois contre rémunération. Quelque 115 000 avortements ont eu lieu en Espagne en 2008, selon le ministère de la santé espagnol.
Sur le même sujet
Manifestation contre l'avortement à Madrid (Espagne), le 29 mars 2009.
Les faits L'opposition espagnole hostile au projet de loi sur l'avortement

Le texte doit entrer au vigueur ce lundi, mais le le Tribunal constitutionnel a accepté d'examiner le recours soumis par l'opposition de droite, le Parti populaire. Le PP estime que le droit à l'avortement est inconstitutionnel, violant un article selon lequel "chacun a le droit de vivre". Le gouvernement espagnol, lui, semble confiant quant à la viabilité juridique de son texte. La ministre de l'égalité, Bibiano Aido, a affirmé qu'elle n'avait "aucun doute" sur le fait que la loi était "tout à fait constitutionnelle".

L'ESPAGNE EN RETARD SUR LES AUTRES PAYS EUROPÉENS

La plupart des pays européens permettent aux femmes d'avorter sans restrictions dans un délai qui varie entre 12 et 14 semaines de grossesse. En Grande-Bretagne, le délai est de 24 semaines, en Finlande il est de 20 semaines pour les mineures. L'Union européenne n'est pas compétente pour légiférer sur le droit à l'avortement dans les Etats membres ; mais dans une résolution de juillet 2002, elle recommande de le légaliser.

L'avortement reste illégal dans quatre pays de l'Union : l'Irlande, la Pologne, Malte et Chypre. En Pologne, à Malte et à Chypre, si la femme a été victime de viol ou risque de mourir en amenant à terme sa grossesse, elle peut bénéficier d'un avortement thérapeutique.

En Irlande, seul le danger de mort de la mère peut provoquer une interruption légale de la grossesse. Le principe du "droit à la vie de l'enfant non né" est inscrit dans la Constitution irlandaise depuis 1983. Selon le ministère de la santé britannique, environ 5 000 irlandaises iraient chaque année en Angleterre pratiquer une interruption volontaire de grossesse. La justice irlandaise autorise les femmes à aller avorter à l'étranger sans être passibles de poursuite.

UN DROIT FRAGILE EN FRANCE

En France, l'IVG est un droit depuis la loi Veil promulguée en janvier 1975. Mais les associations de défense de l'avortement s'inquiètent régulièrement : ce droit serait mis en péril par les difficultés à obtenir une prise en charge médicale. Selon la Coordination des associations pour le droit à l'avortement et à la contraception (Cadac), plus d'une centaine de centres qui pratiquaient des IVG ont fermé leurs portes depuis 2000.

Les avortements chirurgicaux, peu rentables, font parfois perdre de l'argent aux établissements de santé. Pour garantir le droit à l'avortement, la ministre de la santé, Roselyne Bachelot, a annoncé le 8 mars une revalorisation du forfait IVG : il en coûtera pour cet acte 625 euros au lieu de 300 euros.
Judith Duportail

dimanche 4 juillet 2010

Royal, Aubry et l’argent des ministres

Désintox
Politiques 03/07/2010 à 00h00
Royal, Aubry et l’argent des ministres

360 réactions

Par CÉDRIC MATHIOT
Martine Aubry et Ségolène Royal en 2009

«Nous, nous avions à peu près le tiers, et ça allait bien»

Martine Aubry, le 13 juin, dénonçant l'actuelle rémunération des ministres

«Depuis que Nicolas Sarkozy est élu, les ministres ont vu leur salaire augmenter de 150%»

Ségolène Royal, le 13 juin

INTOX

Le «cas Boutin» a offert un boulevard aux socialistes. Prise en flagrant délit de cumul de sa retraite de parlementaire et d’une coquette rémunération pour une mission sur la mondialisation, l’ex-ministre du Logement a poussé le gouvernement à agir en urgence. François Fillon a demandé aux membres du gouvernement retraités du parlement de mettre un terme au cumul des rémunérations. Pas de quoi calmer le PS, qui souhaite pousser son avantage. Dimanche 13 juin, Martine Aubry avait profité de son invitation sur France 5 pour dénoncer les salaires des ministres (14 000 euros brut) et suggérer un plafonnement de leur rémunération. A la question posée par Nicolas Demorand : «Est-ce trop, 14 000 euros brut pour un ministre ?», Martine Aubry répond : «Ecoutez, nous, nous avions je crois à peu près le tiers, et ça allait bien. Entre le tiers et 40, 45% selon les ministres». Le même jour, Ségolène Royal, invitée sur Canal +, joue la même corde : «Quand Nicolas Sarkozy est arrivé avec François Fillon, ils ont augmenté leur salaire de 150%, ils ont augmenté les salaires des ministres de 150%, et ils ont laissé croire qu’en compensation, il n’y aurait aucun cumul possible.»

DESINTOX

C’est suffisamment rare pour être souligné. Les deux dames fortes du PS chantent pour une fois de concert, sur l’air du «trop payés». Hélas, c’est avec les chiffres qu’elles sont fâchées. Commençons par Aubry, dont la mémoire flanche visiblement. Quand elle déclare «nous avions un tiers [de la rémunération actuelle des ministres, ndlr]», elle désigne probablement le gouvernement Jospin auquel elle a appartenu. Sauf qu’en 2001, la rémunération de base d’un ministre était de 7 600 euros brut par mois. Une somme qui représente bien plus d’un tiers des 14 000 euros brut que touchent aujourd’hui les ministres. Mais surtout, Aubry oublie qu’à l’époque, les ministres ne se contentaient pas seulement de cette rémunération de façade.

C’est en 2002, sous le gouvernement Raffarin, que les ministres voient leur salaire revalorisé : de 7 809 euros, il est porté à 13 300 euros brut. Cette hausse conséquente succède à la suppression des fonds spéciaux, décidée par Lionel Jospin en 2001. Ces enveloppes servaient aux ministres à rémunérer leurs collaborateurs, mais aussi à augmenter leur propre traitement de base, dans la plus grande opacité. C’est pour compenser le «manque à gagner» que l’augmentation a été décidée. Au final, en tenant compte des fonds spéciaux, l’écart entre les rémunérations de l’ère Jospin et celles d’aujourd’hui est donc bien moindre que ce qu’Aubry affirme.

Mais si la première secrétaire du PS exagère, Ségolène Royal, elle, déraille complètement. Contrairement à ce qu’elle assure, Sarkozy et Fillon n’ont nullement décidé une hausse de 150% du salaire des ministres. Depuis mai 2007, celui-ci a seulement progressé au rythme de la hausse du point d’indice de la fonction publique, soit une grosse centaine d’euros. En fait, Royal confond les émoluments des ministres avec ceux du président de la République, qui avaient effectivement été augmentés en mai 2007 de quelque 200%. Ce n’est pas la première fois que Royal dérape sur le sujet. En février 2009, au moment de la crise sociale en Guadeloupe, elle avait dénoncé l’absence sur le terrain du secrétaire d’Etat à l’Outre-Mer Yves Jégo. «Le rôle du gouvernement, c’est d’être là. Les ministres sont payés pour ça, ils sont même grassement payés pour ça», avait-elle lancé, avant d’évoquer, déjà, cette augmentation des salaires ministériels : «Je vous rappelle que depuis que Nicolas Sarkozy est élu, les ministres ont vu leur salaire augmenter de 150%».


Voici un extrait des derniers commentaires: un flot d'insultes et de haine quel'on ne trouverait pas ailleurs pour des erreurs faites par des hommes ... gourdes, cruches, potiches etc... incroyable misogynie...


kockkock (139)
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voilà pourquoi
le petit peuple n'y comprend plus rien et met tout le monde dans le même panier de crabes(qui se bouffent entre eux c'est bien connu)!Et qu'on ne nous ressorte pas le Roi François comme le parangon de l'honnêteté!
Lundi 05 juillet à 07h53

pipolopipolo (79)
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du grain a moudre
bravo libe toujours le meme
Lundi 05 juillet à 05h32

allez_les_boeufsallez_les_boeufs (158)
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mieux qu'en foot !!!
si il y avait le championnat du monde des cruches et des potiches, on aurait les deux finalistes !!!
Lundi 05 juillet à 03h12

arcascroniferarcascronifer (331)
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Merci Libé !
D'avoir taclé un peu les madones du PS pour faire bonne mesure... Et surtout d'avoir ouvert un espace pour que les sarkozystes désormais aigris, devenus très discrets sur les autres articles, puissent se défouler et détourner la conversation ! C'est charitable,…
Lundi 05 juillet à 02h56

samedi 3 juillet 2010

Monsieur n'aime pas la Barbe

Chronique d'abonnés
La barbe
chronique : La barbe
par Aurélien Péréol, Enseignant
01.07.10

Le 3 juin, une conférence-débat à la Sorbonne fut interrompue, un petit groupe de femmes munies de fausses barbes. Elles lurent un texte, assez mal, je n'y compris rien, le distribuèrent au public et disparurent.

Le papier qu'elles ont distribué contient deux textes : un texte général sur leur groupe et un texte circonstancié à la conférence-débat. Elles veulent donc « remettre le féminisme en selle ». Elles veulent « partir à la conquête des territoires du pouvoir, sous toutes ces formes ». Si elles veulent atteindre ces buts, elles peuvent multiplier ce type d'action, si on peut appeler cela une action, autant de fois qu'elles veulent, cela n'avancera pas d'un pouce.
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Elles sont effarées, excédées, effrayées... etc. par la domination masculine... « Partout où les femmes se sentiront écrasées par la domination », il faut qu'elles surgissent avec de fausses barbes.

Les hommes se sentiraient, eux, « en terrain conquis ». Il faut leur dire « que les femmes veulent en être » et pour cela « jouer le jeu de la masculinité », « arborer les attributs du pouvoir ».

La barbe est apparemment pour elles un attribut du pouvoir !

Que feront les femmes du pouvoir ? On le verra. Pour l'instant, le mot d'ordre est de le prendre !

Au recto, le texte daté et circonstancié s'intitule « Quiris et Futura » présente les organisateurs de la conférence. Puis leur prête des intentions sous forme de questions fermées : « sied-il aux femmes de réfléchir?... Savent-elles seulement ce que démocratie numérique signifie?... »

Nulle part, elles n'écrivent le nom des femmes qui pourraient être à la tribune et qui n'y sont pas. Ni ce qu'elles y diraient, puisqu'elles présentent la conquête du pouvoir comme un combat sans autre but que le pouvoir lui-même.

« En nous proposant de réfléchir entre vous, vous nous obligeriez, messieurs. » Il faut analyser l’« entre ». Ce n'est ni « avec vous » ni « parmi vous ».

Aucun de ces hommes à la tribune n'a pensé qu'il ne seyait pas aux femmes de réfléchir. Ils n'ont jamais rien dit ou écrit qui permet une telle assertion. De même qu'aucun ne porte la barbe.

Ces femmes qui se plaignent qu'aucune femme ne soit à la tribune ne se soucient en aucune façon de s'y mettre elles-mêmes. Quand la salle aura la parole, aucune de ces femmes ne sera encore présente pour s'exprimer sur le sujet.

Cette manifestation n'est pas du tout dans le réel. Elle n'est que dans le symbolique. Elle prête des intentions à des gens, intentions mauvaises, il va de soi, pour leur faire honte et ne vise rien d'autre. Elle dit : « Regardez comme nous, les femmes, ne sommes pas considérées, voyez où sont ceux qui font le mal, condamnez-lez (moralement) avec nous... » Elle ne vise en aucune façon à résoudre le problème qu'elle pose (une inégalité de pouvoir entre hommes et femmes).

Envoi : Puisque vous vous imaginez que les hommes souhaitent réfléchir entre hommes (et sans femmes) et organisent de le faire (subtilement, par des barrières invisibles dont ils sont seuls coupables et responsables) je vous renvoie votre image, en espérant que vous ne trouverez pas que c'est dire du mal de vous : vous nous obligeriez, mesdames, à venir réfléchir avec nous (puisque vous voyez ce « nous »).

messages:




c'est quand même étonnant le nombre de tribunes, comités, débats etc où on n'a pas du tout pensé à inviter une femme! Imaginez un pays composé à 50% de noirs (ou de jaunes) et dont la représentation de la réflexion serait TOUJOURS tenue par des blancs (ou le contraire). je suis toujours étonnée de le constater et à contrario cela ne dérange à peu près personne. Prendre conscience de cela, ce serait déjà un progrès.
Sorbonne
03.07.10 | 21h28

Peut-on savoir sur quoi portait la conférence-débat et pourquoi aucun conférencier n'était une conférencière ? Quitte à dire les choses, autant préciser le contexte, non ?
Corinne B.
03.07.10 | 19h38

"Aucun de ces hommes à la tribune n'a pensé qu'il ne seyait pas aux femmes de réfléchir" Certes, mais donc il n'y avait pas de femmes à la tribunes de cette conférence-débat? Vous êtes vous demandés pourquoi? Leur aurait-on refusé les accès au savoir au cours d'une éducation et d'une orientation vers des métiers + "féminins"?

Le thème de la conférence: "Institutions, société civile, monde virtuel: les nouvelles formes de la démocratie". A Corinne B: Ce serait un problème d'éducation, pourtant 2/3 d'enseignantes ! Si vous êtes féministes, demandez la parité à l'éducation nationale. Et notamment dans les écoles dites "maternelles". Ces enfants n'ont pas de pères ? http://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/hemiplegie-du-regard-politique-73177 Je dis surtout que cette manifestation ne mange pas de pain.
Médée
03.07.10 | 21h34

J'ai ajouté:


karine DORVAUX
04.07.10 | 08h33

L'école et sa féminisation certes mais soyons précis: plus on avance dans l'enseignement secondaire et universitaire, moins elles sont nombreuses (aussi le "plafond de verre" s'y retrouve). Quand l'orientation des adolescent-e-s se fait-elle ? Ce n'est pas en maternelle mais au secondaire. Ce plafond de verre psychologique s'installe, certes, tout au long de ce parcours et dès la naissance. Que l'on cesse alors de dire "ce n'est pas pour une fille" ou d'évoquer des capacités dites naturelles!
karine DORVAUX
04.07.10 | 08h25

L'"éducation" ne concerne pas que l'enseignement mais aussi les familles -à savoir la société et les représentations stéréotypées sur les sexes qui sont transmises, notamment sur les métiers "féminins" et "masculins". L'école a en effet un rôle: enseignants comme enseignantes doivent réfléchir à ce qu'ils/elles transmettent (de manière parfois inconsciente) comme clichés. Des colloques ont eu lieu récemment (Lyon en juin) et prochainement à Toulouse en novembre, par exemple... A SUIVRE.

Les archives de la police sous Vichy seront numérisées et mises en ligne

Les archives de la police sous Vichy seront numérisées et mises en ligne
LEMONDE.FR | 02.07.10 | 15h50 • Mis à jour le 02.07.10 | 20h32


Guy Môquet, jeune résistant communiste, a été arrêté le 13 octobre 1940 par des inspecteurs de la brigade spéciale.
AFP/FRED TANNEAU
Guy Môquet, jeune résistant communiste, a été arrêté le 13 octobre 1940 par des inspecteurs de la brigade spéciale.

C'est un travail qui devrait prendre plusieurs mois, voire plusieurs années : d'ici six ans, les archives de l'Occupation conservées à la préfecture de police de Paris seront numérisées, mises en ligne et librement consultables par le grand public.

Ce fonds est à la fois très complet et parcellaire dans la vision qu'il donne de la France de Vichy. Quelque cent trente cartons "pleins à ras bord" de documents rapportent l'activité des brigades spéciales de police, créées dans le sillage d'un décret de septembre 1939 portant dissolution du Parti communiste français, explique Françoise Gicquel, commissaire divisionnaire et responsable de la section archives de la préfecture de police.
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"A cette époque, un mois après le pacte germano-soviétique, nous sommes encore sous la Troisième République", rappelle Mme Gicquel. A son arrivée au pouvoir, en 1940, le maréchal Pétain, anticommuniste fervent, va mettre les brigades à contribution pour éradiquer l'ennemi "communo-terroriste", selon la terminologie de l'époque.

EFFICACITÉ REMARQUABLE

"Même si les brigades spéciales ont eu un rôle 'à la marge', leurs archives permettent d'en apprendre énormément sur les méthodes de fonctionnement de cette institution", confirme Henri Rousso, historien et directeur de recherche à l'Institut du temps présent (CNRS). Composées de rapports de filatures, de rapports de perquisitions ou encore de transcriptions d'interrogatoires, ces archives témoignent d'une efficacité redoutable dans le démantèlement des réseaux communistes et gaullistes. "Après leur arrestation, les résistants étaient interrogés, souvent torturés puis livrés à la police allemande, qui les conduisaient au mont Valérien, où ils étaient le plus souvent fusillés", explique Françoise Gicquel.

Longtemps considérées comme sulfureuses, les archives policières présentent un formidable intérêt pour la recherche historique. "Elles fournissent notamment des informations sur des catégories sociales dont on ne connaît la vie que parce qu'elles ont eu affaire à la police", assure Henri Rousso. "Comment questionner l'Etat, surtout dans une démocratie, sans questionner sa police ?" ajoute Jean-Marc Berlière, professeur d'histoire contemporaine à l'Université de Bourgogne (Dijon) et premier historien français à s'être penché sur le rôle de la police sous l'Occupation, au début des années 1980. L'historien s'est vite rendu compte que la police connaissait mal sa propre histoire, et qu'en interrogeant son fonctionnement, "on découvrait non seulement ses méthodes, mais aussi ses failles, ses faiblesses".

Le principal enseignement de ce fonds, selon les historiens, reste la nécessité de réfuter tout manichéisme. "Des gens souffraient de devoir faire ce travail, avertit Jean-Marc Berlière, mais ils souffraient quand ils pouvaient... Ce qui a naturellement suscité l'incompréhension des victimes à la Libération."

ÉTHIQUE ET MÉTHODE

Ces archives sont donc "précieuses et fragiles, d'autant plus qu'elles contiennent beaucoup de photographies, ajoute Françoise Gicquel. La numérisation permettra en outre de stopper la manipulation des documents." Au terme du délai légal dit "de sérénité", qui est de soixante-quinze ans, ces archives seront mises en ligne, à la disposition du public. Ce qui n'est pas sans susciter interrogations et réserves du côté des historiens.

"Je suis assez partagé, avoue Jean-Marc Berlière. Je pense qu'il est important d'ouvrir les placards, mais on n'entre pas dans les archives de la police comme au pays des Merveilles. Un vrai travail d'historien s'impose." Un travail qui exige selon lui deux qualités : l'éthique et la méthode. "Ces archives sont complexes, il faut apprendre à les lire. Cela dit, je me suis tellement heurté à des problèmes d'accès au début de ma carrière que je préfère voir le verre à moitié plein qu'à moitié vide."

Henri Rousso met lui aussi en garde contre d'éventuelles dérives. "La mise en ligne des fonds d'archives pose la question de l'utilisation d'Internet pour écrire l'histoire", souligne-t-il. "La presse a beaucoup glosé sur les noms de collaborateurs et de résistants mentionnés dans ces archives. Pour les descendants de victimes, ça n'est pas trop grave, mais pour les dénonciateurs, c'est plus délicat." La libre consultation défie ainsi le respect de la vie privée et le droit à l'oubli.

Même si l'historien reconnaît que "le bénéfice entraîné par l'ouverture des fonds est infiniment plus grand que ses inconvénients", il estime judicieux de s'interroger sur l'accès du public à ce type de document, peut-être par le biais d'un "espace filtré". "Ceci est un autre débat, conclut-il, mais il concerne tous les fonds d'archives consultables sur le Web."

Pour en savoir plus :

- Denis Peschanski, "La Confrontation radicale. Résistants communistes parisiens vs brigades spéciales", in Les Résistances, miroir des régimes d'oppression. Allemagne, France, Italie, François Marcot et Didier Musiedlak (dir.), Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, série Historiques, 2006.

- Jean-Marc Berlière et Denis Peschanski (dir.), Pouvoirs et polices au XXe siècle (Europe, USA, Japon), Bruxelles, Complexe, 1997.

- Jean-Marc Berlière, Les Policiers français sous l'Occupation, Paris, Perrin, 2001.
Audrey Fournier

L'ONU crée une superstructure dédiée à la condition féminine

L'ONU crée une superstructure dédiée à la condition féminine
LEMONDE.FR avec AFP | 02.07.10 | 23h00 • Mis à jour le 02.07.10 | 23h01


L'ONU s'est dotée vendredi 2 juillet d'une nouvelle structure disposant de forts pouvoirs, chargée d'accélérer l'amélioration de la condition des femmes dans le monde. L'Assemblée générale, où siègent les 192 Etats membres des Nations unies, a adopté à l'unanimité une résolution portant création de cette "Entité de l'ONU pour l'égalité de genre et l'autonomisation des femmes" ou, pour faire plus court, "ONU Femmes".

Cette création est le résultat de longues négociations entre Etats membres et de l'action des groupes militant pour la cause des femmes à travers le monde. Elle s'inscrit dans la réforme globale de l'ONU entamée en 2005, dont l'un des volets est de donner plus de cohérence à ses nombreux organes. L'Assemblée avait accepté en septembre dernier le principe de la création de cette entité et avait chargé le secrétariat de l'ONU d'en étudier les modalités pratiques, notamment budgétaires, avant d'approuver formellement sa création.

La nouvelle structure sera dirigée par une personne ayant grade de secrétaire général adjoint, sous l'autorité directe du chef de l'ONU, Ban Ki-moon, qui a exprimé sa gratitude aux Etats membres. Selon lui, ONU Femmes "stimulera efficacement les efforts de l'ONU pour promouvoir l'égalité des sexes, donner aux femmes davantage de chances dans la vie et s'attaquer aux discriminations à travers le monde".

Elle rassemblera sous sa coupe les activités de plusieurs organes de promotion des droits des femmes. Ainsi la Division pour l'avancement des femmes (DAW), fondée en 1946, l'Institut international de recherche et de formation pour l'avancement des femmes (Instraw, 1976), le Fonds de développement des Nations unies pour les femmes (Unifem, 1976) et le Bureau du conseiller spécial pour les questions de genre et l'avancement des femmes (Osagi, 1997) seront fusionnés dans la nouvelle entité.

mercredi 30 juin 2010

Mon porno m’appartient

Mon porno m’appartient

PORTRAIT. Mia EnGberg. Cette documentariste suédoise produit un film X fait par les femmes qui veut rompre avec les stéréotypes sexuels.

Fin de l’idée balançoire qui voudrait que les hommes soient des cochons et les femmes de pauvres petits cornichons, tout juste bons à pleurer l’amour perdu, en essorant leurs larmes au torchon de cuisine. Fin du porno macho-bimbo et début du porno queer et féministe.
Mia Engberg est une documentariste suédoise. Elle vient de produire Dirty Diaries, douze courts métrages réalisés par des femmes. Celles-ci se saisissent de la pornographie comme d’un genre qui n’en aurait pas, comme d’un genre qui n’en ferait pas. Le résultat est expérimental et inégal, bancal ou génial. En tout cas, les approches restent sexuées et distinctes. Ce qui n’empêche pas Mia Engberg d’affirmer : «Il faut sortir des stéréotypes du masculin et du féminin. Dans le porno comme dans la vie, les hommes peuvent être tendres et les femmes, agressives. En fait, je me bats contre les concepts d’homme et de femme.»
Subventionné a minima (50 000 euros) par l’Etat suédois, ce film a déjà fait jaser Stockholm où les conservateurs se sont émus de ce «détournement» de fonds publics. En France, les bandes annonces sexplicites de ce film interdit aux moins de 18 ans irritent la chroniqueuse du journal le Monde qui, en mère de famille responsable, se demande comment en parler à ses jeunes fils, qui se prennent le truc franco de port, entre deux eskimos. Interrogation possible, si ce n’est légitime, qui s’exerce différemment à l’égard du moindre film d’action. Eventrer, éviscérer, énucléer semblent moins perturber les parents Bisounours des chères têtes blondes que la représentation de l’acte sexuel. En images, il est désormais plus grave de baiser que de tuer. Comprenne qui pourra.
C’est avec réticence que Mia Engberg aborde la partie défense et illustration de son travail. Habillée très fille ce jour-là, cette rétive au maquillage, qui s’est longtemps coiffée d’une casquette de Gavroche, se décrit plus à l’aise dans l’action que dans l’argumentation. Et dit : «Je manque de répartie dans les débats. Ça me rend timide de devoir argumenter. Je n’ai pas fait d’études académiques, cela vient peut-être de là.» Histoire de la taquiner, on la suspecterait volontiers de sombrer dans une sous-estimation féminine traditionnelle.
Elle a 18 ans, consent à passer son bac puis s’empresse d’échapper à un milieu familial de travailleurs sociaux éclairés et compréhensifs. La voilà «activiste, anarchiste, autonome». Et aussi «antifasciste, anticapitaliste, antiporno». Elle court de squat en squat, de Berlin à Paris, via New York. Il s’agit alors de «changer le monde et de ne surtout pas faire de l’art». Elle évoque avec nostalgie cette «vie sauvage» qui l’aurait «sauvée». Remontant à la génération de ses grands-parents, elle revendique une filiation populaire, ouvrière, celle d’un marin de Gotland, l’île d’Ingmar Bergman, ou d’un mécanicien alcoolique du port de Stockholm. Et elle balaie les atermoiements de la classe moyenne à laquelle appartiennent ses parents.
Elle aligne dans le viseur deux références trop proches pour ne pas se retrouver collées au mur : le réalisateur de Scènes de la vie conjugale, «pesant patriarche suédois qui ne représentait les femmes que belles et souffrantes» et Olof Palme, «symbole de la sociale démocratie, devenue la seule religion du pays». Désormais, elle vote «le plus à gauche possible». Mais s’avoue «moins certaine d’être capable de faire la révolution». Et elle prendrait presque des accents à la Jean Gabin, accent des faubourgs revisité 9-3, quand elle brode sur le thème : «Je sais qu’on ne sait jamais.»
Petite, elle jouait du piano, reconnaissante au modèle suédois de favoriser l’éducation musicale, insistant encore et toujours pour se déprendre de la tradition bourgeoise. Jeune adulte, elle monte un groupe de ska «féministe et gauchiste». Le nom choisi est tout un programme, tout un poème. Mesdames et messieurs, et vous aussi les transgenres, veuillez accueillir comme il se doit les «Vagina Grande». En vous réjouissant d’avoir échappé au vagin denté…
Sur scène, elle tient la basse, porte un pantalon à carreaux rouges et noirs à la Madness, et fait le signe victorieux du MLF réactivé. Depuis, la chanteuse est devenue une «actrice connue». La saxophoniste est «ministre dans le shadow cabinet» du Front de gauche local. Mia Engberg, elle, écoute du reggae, du gospel et admet apprécier Bach et la musique sacrée. Quant au père de ses deux enfants, 10 et 4 ans, il réalise des musiques de film.
Livre et ciné mêlés, elle aime Marguerite Duras. Et aussi Beau travail de Claire Denis, sans oublier les dispositifs nombrilistes de Sophie Calle. Toujours des réflexions sur le corps sexué, le désir incorrect, la frustration contournée. Sa francophilie s’est affirmée lors de ses études à Paris, aux ateliers Varan, qui forment des documentaristes avides de «filmer le réel». Depuis quinze ans, Mia Engberg a acquis renom et légitimité à travers ses enquêtes sur le sida, les cités, New York, les apprentis stars.
Elle se souvient vaguement avoir visionné sa première vidéo X à 15 ans, sans avoir ressenti grand-chose. «Les garçons ricanaient, gênés, buvaient de la bière pour que ça passe mieux. Pour une fille, c’était encore honteux d’assister à un tel spectacle. Les stéréotypes archaïques et destructeurs étaient bien en place.» C’est à la BD qu’elle doit sa première émotion sexuelle. Sa scène originelle, deux filles sous l’eau «qui se touchent», deviendra sa séquence originale. Et Selma et Sofie sera son premier court «porno féministe» et la matrice de Dirty Diaries. Avec une franchise réjouissante et un tutoiement qui la libère des préciosités de la langue française, elle raconte avoir «essayé filles et garçons». Et, elle évoque les difficultés de la vie commune avec la même facilité. Cette athée mixe un souci de transparence assez protestant et une modernité qui se passe de mariage, mais ne verse pas «dans les polyamours ou les constellations neuves». Elle dit : «La sincérité dans un couple est déterminante. Il est hypocrite de faire semblant de ne pas avoir envie de quelqu’un d’autre. Il faut inventer sa liberté, ensemble.»
Evidemment, elle s’oppose au féminisme puritain. Bien sûr, elle pense qu’il faut éviter de marginaliser les prostituées. Mais, elle concède : «Je n’aimerais pas que ma fille devienne une putain.» Et elle ne s’interdit pas de criminaliser les clients. Démontrant par là qu’il lui reste quelques efforts à accomplir pour arriver à la cheville de Marcela Iacub.
Dans les pays latins, ça continue à la «choquer» qu’on la siffle dans la rue. Elle préfère le côté entreprenant des filles de Scandinavie qui, «en amazones», branchent assez facilement qui leur plaît et n’ose plus risquer une œillade. Au risque que l’éducation féministe provoque des renversements serpentins.
Bientôt, elle débute le tournage de sa première fiction. Titre : le Manque. «Il s’agit de l’histoire d’un amour perdu, de ce qu’on ressent quand l’être aimé disparaît.» Aucune scène X n’est prévue au scénario.
En 6 dates
1970
Naissance à Stockholm. 1993-94
Ateliers Varan à Paris. 1994-97
Institut dramatique à Stockholm. 2005
Selma et Sofie. 2007
Come together. 30 juin 2010
Sortie française de Dirty Diaries.


Par Luc Le Vaillant Photo édouard caupeil.myop

dimanche 23 mai 2010

Parenthèses enchantées

Je reviens du grand colloque d'Angers sur la deuxième vague et les 40 ans de celle-ci.
Des rencontres enrichissantes. Je reviens remontée à bloc !

mercredi 19 mai 2010

Olympiques lyonnaises

Olympiques lyonnaises

GRAND ANGLE. Les féminines de l’OL disputent ce soir la finale de la Coupe d’Europe de football, qui se refuse tant aux garçons. Une fierté pour des filles aux antipodes des stars masculines.

Sur la pelouse, l’entraînement a commencé. Une fille jongle avec un ballon, une autre s’exerce au tir, avec une précision diabolique. Elles sont très à l’aise techniquement, affûtées physiquement. Mais ne se prennent pas pour des stars. L’entraîneur a besoin de déplacer un but pour un exercice ? Six des filles s’y collent, en peinant sous la charge. Elles sont joueuses de football professionnelles à l’Olympique lyonnais, pour la plupart internationales, et qualifiées pour la finale de la coupe d’Europe, ce soir à Madrid contre les Allemandes de Potsdam. Mais elles restent simples, disponibles. Ne sont pas encore assistées comme leurs collègues de l’équipe masculine. Avant la finale, leurs entraînements sont restés ouverts pendant que les hommes se barricadaient à l’abri des regards. Le foot féminin a gardé une fraîcheur que le foot pro masculin a perdu depuis longtemps.
C’est pourtant un vrai club professionnel. Un entraîneur, des adjoints, un toubib et de très bons résultats. L’Olympique lyonnais a absorbé voilà quatre ans la section féminine du FC Lyon, bon club amateur de la ville. L’entraîneur, Farid Benstiti, est un ancien footballeur professionnel de l’OL, qui a roulé sa bosse avant de devenir éducateur sportif. Il y a huit ans, un ami l’a mis en contact avec le FC Lyon, pour entraîner des filles. «Je suis venu voir, raconte-t-il, et j’ai trouvé ça bien. Il y avait une grosse qualité, un potentiel, je sentais que ça allait exploser.» Quatre ans plus tard, en récupérant le FC Lyon, l’OL a fait comme avec les hommes. Il a acheté les meilleures joueuses françaises, puis des internationales étrangères.
Face à des hommes, elles perdent rarement
L’entraîneur dispose désormais de 27 joueuses (22 aguerries et 5 jeunes prometteuses). «Elles ont beaucoup de qualités individuelles et beaucoup de caractère, ce qui n’est pas toujours très facile à gérer, dit-il. C’est comme chez les garçons : les meilleures ont le sentiment de pouvoir faire la différence seules, alors que c’est un sport collectif. Tous les entraîneurs de haut niveau ont le même problème : mettre l’individu et ses qualités au service du groupe. C’est valable chez les filles.»
Ces dernières années, il a recruté beaucoup de joueuses au talent brut, qu’il a fallu achever de former. Il en est fier. Il y a trois ans, il a ainsi fait venir des Antilles une jeune fille de 16 ans qui s’entraînait avec les garçons du pôle espoir installé là-bas. Un conseiller technique départemental lui avait fait un compte-rendu élogieux. Des tests athlétiques ont achevé de le convaincre. Trois ans plus tard, Wendie Renard (19 ans) devient l’une des meilleures défenseures européennes. Une fille très étonnante à voir jouer. Elle est grande (1,85 m), paraît frêle. Une longue tige aux jambes extrêmement fines, mais dotée d’une frappe de balle extrêmement puissante.
Techniquement, le foot féminin a énormément progressé. Les filles de l’OL, pour s’entraîner, jouent parfois contre des hommes et perdent rarement. Des anciens pros de l’OL s’y sont frottés, ils ont pris une raclée. Une équipe corpo masculine a également tenté sa chance récemment. Ses joueurs ont eu le tort de faire les coqs avant le match. Ils ont mangé leurs ergots, quittant les filles sur un 7-0…
Le jeu est assez différent du foot masculin. Si la technique est proche, il y a moins de contacts. «Il y a une vraie agressivité sportive, cela frictionne parfois, mais on voit moins de vilains gestes que chez les hommes», confirme Jean-Jacques Amprino, le toubib qui les suit. Avant les féminines, il s’est occupé pendant huit ans des garçons, les préparant pour la Ligue des champions. «Dans les grandes lignes, on met en place les mêmes programmes», dit-il. Une grosse préparation foncière d’avant-saison puis de l’entretien ensuite, pour la vivacité. De la musculation, des tests réguliers.
Une équipe très cosmopolite
Avec la professionnalisation, les filles découvrent l’hygiène de vie, l’attention à l’alimentation, au sommeil. «Elles sont très à l’écoute, très sérieuses, observe le docteur. Par rapport aux garçons, elles posent beaucoup de questions, elles veulent comprendre.» Il leur explique qu’à leur niveau, le moindre bobo peut avoir un sens. Elles doivent lui en parler systématiquement alors qu’elles ont tendance, comme chez les hommes, à cacher, de peur de ne pas être titulaires. Le doc fait aussi attention au poids, aux masses grasses, plus importantes que chez les hommes. Mais observe plus de constance dans l’effort. « Chez les filles, on s’accroche jusqu’au bout, dit-il. Qu’elles mènent 1-0 ou 4-0, il y a moins de relâchement, de baisses de niveau, même en fin de match. C’est sans doute une question de mental.»
Les Sud-Américaines, qui tiennent à l’OL le milieu de terrain, sont les plus accrocheuses. De vraies plaies pour leurs adversaires. L’équipe est devenue très cosmopolite avec des joueuses de France, de Norvège (notamment une attaquante exceptionnelle, Lotta Schelin, actuellement blessée), de Suède, de Suisse, du Brésil, du Costa-Rica. «Cela demande un temps d’adaptation et il faut arriver à se parler, raconte Laura Georges (25 ans), capitaine et pilier de la défense. Mais c’est un véritable atout dans le jeu : cela nous donne beaucoup d’hétérogénéité, des cultures différentes. C’est très riche.»
Laura s’est baladée un peu avant d’arriver à l’OL. Guadeloupéenne, elle a grandi à Versailles, a connu le PSG à 12 ans, puis le centre de formation national de Clairefontaine avant de partir à Boston, faire des études et jouer dans le championnat universitaire. Elle a passé là-bas un diplôme de communication. «Il faut absolument préparer la suite, dit-elle. C’est primordial, beaucoup plus que chez les hommes.»
Car le foot est très loin de la parité en matière salariale. Les filles de l’OL, qui font partie du gratin international, gagneraient entre 3 000 et 7 000 euros par mois. Soit au bas mot cinquante fois moins que les collègues masculins. «Il faut reconnaître qu’il n’y a pas la même dimension économique», nuance Laura Georges, qui aligne 87 sélections en équipe de France, mais dit : «J’arrive à bien en vivre sur le court terme mais il faut penser à ce qu’on fera après le foot.» Ce n’est pas évident. Poursuivre des études est une gageure quand on joue deux matchs par semaine, avec des entraînements quotidiens entre les rencontres.
Des Clio fournies par le club
Les différences sont fortes également entre les filles de l’OL et beaucoup d’autres équipes françaises. Seuls trois clubs (Lyon, le PSG et Montpellier) proposent des contrats professionnels. Juvisy, excellent club amateur, s’accroche et dispute même le titre de champion à l’OL. Mais les autres sont largués et les Lyonnaises gagnent souvent leurs matchs sur des scores fleuves. «Lorsqu’il y a eu le rapprochement avec l’OL, le club a un peu pillé les autres de leurs meilleures joueuses, explique Farid Benstiti. Mais ils se sont réorganisés, ils ont recruté les meilleurs jeunes et le championnat se resserre, le niveau s’élève. Ça nous sert. Ça nous prépare pour la coupe d’Europe.»
Après avoir échoué deux fois en demi-finale, l’entraîneur a revu tous les matchs et compris que son groupe ne défendait pas assez bien collectivement. Il a musclé son milieu de terrain, y plaçant cinq joueuses capables de se projeter très vite vers l’avant pour soutenir la buteuse. Il a aussi ressoudé son groupe, qui a connu dans la saison un vrai creux. Les filles qui ne jouaient pas assez ont eu un coup de blues qui menaçait d’entamer le moral du groupe. Après une défaite à Juvisy, toutes se sont réunies pour crever l’abcès. La solidarité semble revenue.
Les joueuses se voient à l’extérieur, regardent ensemble les matchs des garçons. Laura Georges confirme que le foot féminin conserve plus d’humilité. « Mais nous n’avons pas tout à fait la même logistique, ajoute-t-elle. S’il y avait beaucoup d’argent, est-ce que cela changerait ?»
Pour la finale, le président du club Jean-Michel Aulas a mis un avion à leur disposition, avec le droit d’inviter chacune trois personnes. Elles sont fières, excitées de disputer ce match. Mais continuent en attendant à mener une vie normale. A la fin de cet entraînement, certaines s’entassent à plusieurs dans les Clio fournies par le club pour aller se faire un resto, dans le quartier. Après avoir remis le but en place.


Par Olivier Bertrand Photo Sébastien Erome .

Violences faites aux femmes: une grande cause qui avance à petite vitesse

Politiques 18/05/2010 à 18h57
Violences faites aux femmes: une grande cause qui avance à petite vitesse



Par LAURE EQUY





Egaré dans la navette parlementaire. La proposition de loi sur les violences faites aux femme, votée le 25 février à l’Assemblée nationale, attend toujours d’être examinée par les sénateurs. Un délai, certes, ordinaire pour le passage d’un texte d’une chambre à l’autre. Sauf que son sujet a été déclaré «grande cause nationale» de l’année 2010 et que la proposition de loi, objet d’un consensus droite-gauche, avait été adoptée à l’unanimité par les députés.

Le réseau associatif Osez le féminisime, plusieurs parlementaires et la secrétaire d’Etat, Nadine Morano, ont interpellé le Sénat et le ministre des Relations avec le Parlement, Henri de Raincourt, pour qu’il passe à la vitesse supérieure, le texte ne figurant toujours pas à l’ordre du jour. Leur crainte: qu'il ne soit pas étudié avant la fin de la session, ce qui repousserait son passage, au mieux, à la rentrée. La conférence des présidents du Sénat se réunit aujourd'hui, mercredi, pour compléter son ordre du jour jusqu’à la fin juin.
«Les faits démontrent qu’il y a urgence»

«Les faits nous démontrent qu’il y a urgence», a soulevé, la semaine dernière, Nadine Morano qui a téléphoné au président du Sénat, Gérard Larcher, et à Henri de Raincourt. La présidente du groupe communiste et P arti de gauche, Nicole Borvo Cohen-Seat, a formulé la même demande, pointant elle aussi «l’urgence».

C’est d’abord Osez le féminisme qui a interpellé le Sénat, rappelant au passage le gouvernement à ses engagements, une adoption avant l’été. «Au Sénat, les violences faites aux femmes passent à la trappe», a dénoncé mercredi dernier, dans un communiqué, le réseau, alerté par plusieurs parlementaires, dont la députée (PS) Danielle Bousquet. «Je veux bien entendre qu’il y a des difficultés techniques, mais il est question de vie et de mort: en France, une femme meurt tous les deux jours et demi sous les coups de son conjoint», plaide Caroline de Haas, animatrice d’Osez le féminisme, qui vient de lancer une campagne Internet pour relayer la demande directement auprès de Larcher.
«L’argument de l’encombrement ne tient pas»

La proposition de loi, présentée par Danièle Bousquet et l’UMP Guy Geoffroy, instaure deux mesures phares: la création d’une «ordonnance de protection» qui permettrait d’intervenir en amont d’un dépôt de plainte, et d’un délit de violence psychologique au sein du couple.

Pourquoi le texte n’a-t-il pas trouvé un créneau au Sénat? Du côté de la Haute Assemblée comme du ministre du Parlement, on invoque un agenda parlementaire chargé. «La proposition n’a pas été oubliée du tout, le vote à l’Assemblée est tout de même récent. Mais le calendrier est extrêmement serré et le gouvernement doit inscrire une série de textes lourds», justifie-t-on.

Mais pour un collaborateur d’une parlementaire qui suit de près l’évolution d’un texte, «l’argument de l’encombrement ne tient pas», le texte, consensuel, n’exigeant pas une durée très longue de débats: «Il a été examiné en une séance à l’Assemblée.»
«Préserver la nature transpartis du texte»

«Le gouvernement reporte la responsabilité sur les groupes. Il estime que c’est à eux de se saisir du texte car il est d’initiative parlementaire. Or, les groupes voudraient préserver sa nature transpartis», raconte-il encore. Inscrire ce texte dans la niche parlementaire d’un groupe reviendrait donc à le cantonner à une couleur politique.

Malgré cette étroite fenêtre de tir, les parlementaires engagés sur les questions de droits des femmes, se veulent optimistes sur la possibilité d’adopter la proposition de loi avant l’été. C’est le cas de la sénatrice PS, Michèle André, qui a écrit au président du Sénat et appelle à une «cohérence entre l’annonce de grande cause nationale» et les actes. La députée (UMP) Chantal Brunel: «C’est vrai qu’il y a des urgences, mais ce texte fait consensus et est très attendu. On ne peut pas ne pas le faire passer dans cette session.» «Il n’y a pas de raison de paniquer, le Sénat est mobilisé là-dessus», rassure, par contre, une autre sénatrice.

Burqanular

Burqanular

Décalé . Sortie, demain, d’un recueil de dessins du Néerlandais Peter De Wit. Entre comique et absurdité du voile intégral au quotidien.

Quand deux ménagères se rencontrent, de quoi parlent-elles ? Celles imaginées par le dessinateur néerlandais Peter De Wit trimballent un cabas d’où émerge un poireau, du pain ou un carton de lait. Rien que de très ordinaire. Sauf qu’elles sont affublées d’une sorte de housse noire percée d’une mince fente pour les yeux. Une burqa ! Et toutes leurs conversations tournent autour de cet accessoire. Sur un mode comique parfois grinçant.
«Moyen Age». «Je veux mourir», dit une petite fille qui porte sa burqa pour la première fois. «Elle a vite pris le pli, tu ne trouves pas ?» dit sa mère à une amie. «Vivement le printemps, non ?» dit une autre à sa copine. «Je sais pas trop, faut que je demande à mon mari», lui répond cette dernière. «Encore une année de passée», dit une troisième. «M’en parle pas. J’ai l’impression que le Moyen Age ne finira jamais», rétorque son interlocutrice.
Soixante de ces dessins sont réunis dans un joli livre publié demain par les Presses de la cité (1). A l’origine, ils sont parus dans De Volkskrant, quotidien néerlandais de référence et de tendance sociale-démocrate. «J’ai toujours voulu dessiner des comics, raconte Peter De Wit, 52 ans. Mon rêve était de dessiner uncomic stripquotidien pour un journal, et ce rêve s’est réalisé en 1994, quand j’ai créé Sigmund dans De Vokskrant.» Sigmund, c’est un psychiatre chauve et borgne qui traite ses patients avec une bonne dose de cynisme. En 2005, quand les premières femmes portant la burqa apparaissent dans les rues, Peter De Wit les introduit dans ses dessins : «Les lecteurs ont très bien réagi. Ils ont immédiatement adoré les plaisanteries sur ces femmes invisibles et leurs commentaires 'optimistes' sur la société, les hommes et la religion. Du coup, j’en ai fait de plus en plus.» Il baptise ces dessins «burqa babes» «à cause de l’allitération. BB, ça sonne bien et, bien sûr, quand on voit une femme portant la burqa, on ne peut pas l’imaginer bébé, donc c’est plutôt drôle». En 2007, Peter De Wit a accumulé suffisamment de dessins pour en faire un album. Avec 20 000 exemplaires vendus, c’est un carton. Et les musulmans, qu’en disent-ils ? «Lors d’une convention, des jeunes femmes portant le foulard ont acheté mon livre parce qu’elles le trouvaient drôle», raconte le dessinateur.
Ogive. Les situations dans lesquelles Peter De Wit met ses héroïnes sont comiques mais cruelles tant elles illustrent l’absurdité du port du voile intégral dans la vie quotidienne. Toujours couvertes de leur housse noire en forme d’ogive, les «burqa babes» se donnent des conseils de toilette, participent au concours de Miss Burqa, attendent le client derrière une vitrine du quartier des prostituées à Amsterdam, échangent des conseils de lingerie, font du ski, vont chez le psy (Sigmund en l’occurrence), se font refaire les seins.
La burqa va-t-elle devenir une source d’inspiration pour d’autres dessinateurs ? En début d’année, la dessinatrice allemande Eva Schwingenheuer (2) avait publié un ouvrage raillant la burqa (Libération du 17 mars), un peu sur le même mode, à coups de dessins en noir et blanc.
(1) Presses de la Cité, en librairie demain, 9,90 euros. (2) Burka, Ed. Anabet, fév. 2010.

mardi 18 mai 2010

Florentine Rey : « "Mon œil !" est effectivement une prise de parole politique, pour dire qu’on a encore le choix. »

Florentine Rey : « "Mon œil !" est effectivement une prise de parole politique, pour dire qu’on a encore le choix. »
18 mars 2010


Florentine Rey est une jeune auteure féministe ; "Mon oeil !" est sa première bande dessinée. Elle a reçu pour celle-ci le prix "Olympe de Gouges" qui récompense un projet qui rappelle et prolonge l’action d’Olympe de Gouges en faveur des droits des Femmes.

Vous êtes écrivaine, deux romans sont parus aux éditions Michalon : "Blandine-Marcel" 1 et 2, et "Mon oeil !" est votre première bande dessinée. La mise en scène de vos personnages, essentiellement basée sur des dialogues, fait d’ailleurs quelque peu penser à du théâtre ; vous auriez pu également décliner cette histoire, cette réflexion quasi philosophique sur la condition féminine, en un essai... Pourquoi le choix de la bande dessinée alors ?

Ça fait longtemps que cette question du féminin me travaille. Je l’ai déjà traitée de différentes façons. Pour mon diplôme des beaux-arts, j’avais réalisé un projet de trois vidéos qui s’intitulait : « Une question tellement ouverte qu’il n’y a pas de réponse ». Puis j’ai également travaillé en photo et fait des performances autour de cette question de qu’est-ce qu’être une femme, où est notre place dans une société principalement construite par les hommes pour les hommes et qu’en est-il de nos responsabilités.
Quand je me suis attaquée au projet « Mon œil ! », j’ai eu envie d’aller plus loin et d’interroger justement cette question de la responsabilité par rapport à la société dans laquelle nous vivons, débordée par la consommation, sachant que les femmes sont les premières visées. Le projet a d’abord pris la forme d’un essai, mais ce n’était pas satisfaisant, ça manquait d’humour et j’avais envie de m’adresser aussi à un public jeune, qui ne lit pas forcément des essais.
Au cours d’une fête du livre à Saint-Étienne, j’ai rencontré des auteurs de BD et romans graphiques de la maison d’éditions Jarjille qui m’ont donné très envie de revoir la forme de mon projet. Deux de ces auteurs, Alep et Deloupy m’ont d’ailleurs beaucoup soutenue et aidée à trouver mon propre système graphique.

Florentine Rey : « "Mon œil !" est effectivement une prise de parole politique, pour dire qu'on a encore le choix. »
(c) Florentine Rey / Des ronds dans l’O

Votre graphisme n’est pas habituel dans le monde de la BD commerciale, qu’est-ce qui vous a poussé à ce choix ? Aviez-vous des références ? Comment avez-vous procédé ?

Quand j’ai commencé à m’intéresser à la BD et au roman graphique, j’ai accroché tout de suite avec le travail de David B, celui d’Emmanuel Guibert, de Frédéric Bezian, d’IBN AL Rabin. Aux beaux-arts, je n’ai jamais dessiné, je réalisais des installations interactives avec de l’image, du son et des nouvelles technologies. Pour « Mon œil ! », mon intention n’était pas de faire de beaux dessins, ni une bande dessinée au sens classique du terme. Mon propos avait besoin d’être mis en espace et je me suis lancée dans la fabrication de ce système graphique qui m’est propre et qui sert ce que j’avais à dire.

Pour la réalisation, je suis passée par quatre versions du projet. J’ai mis huit mois. J’ai dessiné les décors à la main, ainsi que les échelles et les théâtres. Puis les personnages à la palette graphique et agencé le tout sous Illustrator que je ne connaissais pas. Il a donc fallu que j’apprenne à m’en servir.

"Mon oeil !" part d’un manuel de bonne conduite à l’usage des jeunes femmes qui daterait des années 60 ; certains prétendent qu’il s’agit d’un "hoax", un faux monté pour circuler sur Internet. Pouvez-vous nous en dire plus ?

L’agitation autour de cette histoire de « hoax » me semble un débat bien stérile ! Quelle importance puisque de toute façon, ce texte est conforme à une réalité que ne personne ne peut nier. C’est une enseignante d’un collège à côté de Toulon, qui m’a donné une photocopie extraite d’un ouvrage appelé « Louise et ses éducatrices ». Quelle que soit l’origine de ce document, il n’a constitué qu’un déclic pour mettre en scène la condition des femmes à l’heure actuelle, qui elle, n’a rien d’un canular ! Dans la suite de mon récit, je fais remonter des personnages du passé et là, c’est important de préciser quelques dates-clés comme celle du droit de vote, celle du droit à l’avortement, etc.

Vous dénoncez la société de consommation, qui est à relier selon vous à la mauvaise condition de vie des femmes dans nos sociétés - ce qui ne vous empêche pas de faire également un crochet sur les femmes afghanes par exemple. "Mon oeil !" est-il alors une prise de parole politique ?

Je vis en France, j’ai eu la chance de naître dans un milieu social favorisé qui m’a permis de faire des études, alors c’est pour moi une responsabilité et un devoir de prendre la parole et de dénoncer ce qui me semble injuste. A titre personnel, j’en ai eu marre d’être manipulée et désorientée par les dictats de la société de consommation qui nous contraint à être du toute-en-une : mère, épouse, amante, travailleuse… Le consumérisme abrutit nos cerveaux, ce n’est pas nouveau. Tout le monde le sait mais on continue d’accepter des contenus médiocres sous caution du discours « je suis trop petit, je ne peux rien faire pour changer le système ! ». Et bien si ! C’est avec de petites actions, de petits « non » qu’on peut changer les choses aujourd’hui, par exemple, en étant attentifs à ce que nous achetons et au fonctionnement de nos vies quotidiennes. Personnellement, si je fais mes courses dans un supermarché qui vend des produits appartenant au même groupe que celui qui édite le journal gratuit distribué le matin en sortant du métro, et que ce groupe possède la compagnie aérienne avec laquelle je vais partir en vacances… j’étouffe ! C’est Big Brother ! « Mon œil ! » est effectivement une prise de parole politique, pour dire qu’on a encore le choix et que ce n’est ni par la violence, ni en se laissant couler qu’on changera les choses. « Mon œil ! » n’est pas un cri de guerre, c’est un appel à la lucidité, à la cohérence, au bon sens…

Vous venez de recevoir pour ce livre le prix "Olympes de Gouges" [1]... Prix qui était à la base une bourse et qui récompense un projet qui rappelle et prolonge l’action d’Olympe de Gouges en faveur des Droits des Femmes. Pouvez vous nous en parler ? Avez-vous le sentiment d’être féministe ?

J’avais repéré la bourse Olympe de Gouges depuis deux ans. J’ai hésité à déposer mon projet mais finalement je l’ai fait. J’ai passé l’oral au mois de février et j’ai obtenu le prix. Olympe de Gouges est un très beau personnage ! Femme journalise, libre de sa parole et de ses pensées, elle a rédigé la déclaration des droits de la femme et de la citoyenne en 1789. [2] La ville de Montauban a décidé de changer l’intitulé bourse en prix mais les critères d’utilisation de la somme n’ont pas changé.

Le montant du prix Olympe de Gouges doit donc être dépensé pour aider à réaliser des actions en faveur des publics scolaires et adultes. J’ai tout un programme d’ateliers d’écriture et de rencontres prévu dans la région de Montauban pour la période 2009/2010. En mars 2010, seront organisées les journées Olympe de Gouges pendant lesquelles je montrerai le travail réalisé avec les participants aux ateliers.

Pour répondre à votre question : « Avez-vous le sentiment d’être féministe ? », mais tout le monde devrait être féministe ! Féministe, ça veut dire être d’accord pour que les hommes et les femmes soient égaux en droit et faire cesser la violence faite aux femmes ! Qui peut en 2010 ne pas être d’accord avec ça ! Alors oui, bien sûr, je suis féministe !

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(c) D.R
Samedi 27 février 2010, Florentine Rey reçoit des mains de Brigitte BAREGES, député-maire de Montauban, la bourse Olympe de Gouges, rebaptisée pour l’occasion "Prix Olympe de Gouges" !

Quels sont vos prochains projets ? Comptez-vous poursuivre dans la BD ?

J’ai pas mal de projets sous le coude et j’espère bien poursuivre dans la BD !

Lire la chronique de "Mon Oeil"

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[1] Voir le petit film réalisé à l’occasion sur le site de la ville de Mautauban, en cliquant ici.

[2] La dessinatrice Catel est en train de réaliser sa biographie en bande dessinée. NDLR.

(par François Boudet)

Cet article reste la propriété de son auteur et ne peut être reproduit sans son autorisation.
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dimanche 16 mai 2010

Guy Môquet en toutes lettres

Grand Angle 06/06/2007 à 08h11
Guy Môquet en toutes lettres

«Je vais mourir !» Emblème de la Résistance, la dernière lettre du jeune militant communiste fusillé en octobre 1941 a été érigée en modèle par Nicolas Sarkozy. Derrière ces mots poignants, se dessine le parcours déterminé d'un adolescent engagé dans le sillage paternel.



LAUNET Edouard


Saint-Lô (Manche) envoyé spécial

I. Un papier jauni

Voici la lettre. Anne-Marie la dépose sans mot dire sur la nappe de la table du séjour. C'est une feuille de papier jauni, avec un quadrillage rectangulaire. Elle est couverte de bas en haut d'une belle écriture scolaire, au crayon à papier. «Je vais mourir !» On ose à peine la toucher. Anne-Marie et son mari Alain Saffray l'ont abritée dans une pochette en plastique transparent. Dans cette maison de Saint-Lô (Manche), au bord d'une rue peu avenante, sur une nappe à gros carreaux rouge et orange, la lettre est posée. «Certes, j'aurais voulu vivre. Mais ce que je souhaite de tout mon coeur, c'est que ma mort serve à quelque chose», écrit Guy Môquet avec pleins et déliés.

Alain et Anne-Marie ont retrouvé la lettre en rangeant les affaires de Prosper Môquet, le père de Guy et d'Anne-Marie. En 1960, Prosper avait adopté la fille de sa seconde épouse : c'est ainsi qu'Anne-Marie est devenue la soeur de Guy Môquet, sans l'avoir jamais connu. C'est à elle qu'est revenu de trier les affaires de Prosper, mort en 1986 à Bréhal, près de Granville. Mais ce n'est que récemment qu'elle et son mari Alain ont découvert cette feuille de papier, pliée en quatre dans le portefeuille de Juliette Môquet, première épouse de Prosper et mère de Guy. «Petite maman.»

On connaissait déjà un original de la lettre de Guy Môquet, celle-là écrite à l'encre, retrouvée également dans les affaires de Prosper et confiée au musée de la Résistance. Mais ce nouvel original serait plus original que le précédent qui est, semble-t-il, une simple recopie à l'encre. Les scientifiques veulent se donner un peu de temps avant de trancher. Dans le courant du mois, le musée prendra possession de ce nouveau document, pour l'exposer sans doute à l'automne dans son établissement de Champigny-sur-Marne (Val-de-Marne).

«Je vais mourir !» C'était le 22 octobre 1941, au camp de Châteaubriant (Loire-Atlantique), près de Nantes. Guy Môquet est fusillé vers 16 heures. Ils sont vingt-sept à tomber, en trois vagues puisqu'il n'y a que neuf poteaux d'exécution. A 15 h 50 tombent Charles Michels, Jean-Pierre Timbaud et sept autres. A 16 heures, Guy Môquet et huit compagnons. A 16 h 10, neuf encore. Guy Môquet a 17 ans et demi. «Ma vie a été courte, je n'ai aucun regret, si ce n'est de vous quitter tous.»

Guy, né à Paris le 26 avril 1924, a l'accent du titi parisien. Sa cousine Denise Legendre, 81 ans, l'entend encore. Ils ont passé quelques mois d'août ensemble à Bréhal, où Guy venait en vacances chez ses grands-parents. Il parle à Denise de Paris, de son lycée Carnot dans le XVIIe, de la vie dans cette capitale où sa cousine n'a jamais mis les pieds. Il cause aussi de politique, beaucoup. «Pour son âge, il était très avancé, se souvient Denise Legendre. Il discutait politique comme un homme. Même quand il n'avait que 14 ans.» Sinon, cousin et cousine aiment aller à la marée vers Bréville-sur-mer, sur une charrette à cheval. «La dernière fois que je l'ai vu, c'était en août 40. Il était venu à bicyclette de Paris.» Août 1940 : Guy a 16 ans et plus guère de liberté devant lui. Il est arrêté le 13 octobre au métro Gare-de-l'Est par des policiers qui traquent les militants communistes. Il n'a que 16 ans mais déjà la rage : son père a été arrêté un an auparavant, en octobre 1939. «Papa est arrêté, je dois le remplacer», annonce-t-il à sa mère. Il commence à militer au sein des Jeunesses communistes. Guy suit le chemin de son père.

II. Le chemin du père

Le sillon de ce père commence à Bréhal, berceau familial. Fils de petits cultivateurs, Prosper Môquet débute sa vie active comme garçon de ferme. La Grande Guerre l'envoie sur le front en 1916. Il n'est démobilisé qu'en septembre 1919. L'ancien soldat ne retourne pas en Normandie mais découvre à Paris un nouveau métier : cheminot. En 1923, il adhère à la fédération CGTU des chemins de fer. Entre au PCF en 1926. Peu à peu, Prosper se révèle : il prend des responsabilités syndicales, devient délégué du personnel, délégué à la sécurité, puis membre de la commission administrative. Le père de Guy se hisse en 1935 jusqu'au poste de secrétaire adjoint de la fédération unitaire des cheminots, au moment de la fusion entre la CGTU et la CGT. Le garçon de ferme normand a fait du chemin.

L'année suivante, en mai 1936, Prosper Môquet se présente aux législatives à Paris, dans la 3e circonscription (le quartier des Epinettes). Il est élu, le voici embarqué dans l'aventure du Front populaire. Le fiston est fier, naturellement. Lui n'a que 12 ans, mais il est déjà un titi des Epinettes.

1939. Le 26 septembre, un mois après la signature du pacte germano-soviétique, le président du Conseil Edouard Daladier prend un décret qui dissout le Parti communiste. Quarante-deux députés du PCF (sur soixante-douze) reconstituent immédiatement un «Groupe ouvrier et paysan français», ce qui leur vaut d'être arrêtés début octobre. Prosper Môquet est des leurs. Il perd son mandat de député en janvier 1940, lorsque la Chambre des députés vote la déchéance des parlementaires communistes ayant refusé de condamner le pacte germano-soviétique. Le 5 février, avec les autres membres du Groupe ouvrier et paysan, Môquet père est renvoyé devant le 3etribunal militaire permanent de Paris. L'ordonnance de renvoi leur reproche en particulier «la rédaction et la diffusion d'une lettre en date du 1er octobre 1939, adressée à Monsieur le président de la Chambre des députés, et prônant la paix sous les auspices de l'Union soviétique» ainsi que d'avoir «participé à une activité ayant directement ou indirectement pour objet de propager les mots d'ordre émanant de la IIIe Internationale communiste».

Prosper est jugé à huis clos fin mars, et condamné début avril à cinq ans de prison. L'année suivante, en mars 1941, il est déporté au bagne de Maison-Carrée, en Algérie. Vingt-six autres députés communistes connaîtront le même sort ; ce groupe des vingt-sept est resté célèbre sous le nom de «Chemin de l'honneur», selon l'expression de Florimond Bonte.

III. Les alexandrins du fils

On ne sait ce que Guy, du haut de ses 15 ans, perçoit vraiment des errements du PCF en 1939, mais il est clair qu'à partir d'août de cette année-là, alors que la répression commence à s'abattre sur la presse communiste, s'afficher militant devient risqué. Pourtant, Guy rejoint les Jeunesses communistes à l'automne 1939. En novembre, pour réclamer la libération de son père, il adresse à Edouard Herriot, président de l'Assemblée nationale, un long poème en alexandrins. Extrait : «Je suis jeune Français, et j'aime ma patrie/J'ai un coeur de Français, qui demande et supplie/Qu'on lui rende son père, lui qui a combattu/Pour notre belle France avec tant de vertu.» (1)

A son père en prison, Guy envoie ces autres alexandrins : «Je veux mon cher Papa, te faire savoir ici/Le juvénile amour que j'ai eu jusqu'ici/En celui à présent qui est bien enfermé/En toi mon doux Papa que j'ai toujours aimé». Il ne suit plus guère les cours du lycée Carnot.

Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris. Guy continue de distribuer des tracts. On lit sur l'un d'eux : «Des magnats d'industrie (Schneider, de Wendel, Michelin, Mercie,...), tous, qu'ils soient juifs, catholiques, protestants ou francs-maçons, par esprit de lucre, par haine de la classe ouvrière, ont trahi notre pays et l'ont contraint à subir l'occupation étrangère.» En août, il est avec sa cousine à Bréhal. Le 13 octobre, il est arrêté. Les policiers veulent qu'ils livrent les noms des amis de son père, il est frappé. Direction, la prison de Fresnes. Comme son père, il est inculpé d'«infraction au décret du 26 septembre 1939, portant dissolution des organisations communistes».

Le gamin de 16 ans et demi est acquitté par la 15e chambre correctionnelle de Paris, et doit être mis en liberté surveillée le 23 janvier 1941. Or il reste prisonnier. Le 10 février, Môquet est transféré à la Santé. Il s'impatiente, écrit au procureur : «Je me permets de protester énergiquement contre ces actes illégaux.» Il est transféré à Clairvaux. Puis au camp de Châteaubriant.

IV. La promesse d'Odette

Le 20 octobre 1941, le commandant des troupes d'occupation de Loire-Inférieure, Karl Hotz, est abattu à Nantes par trois jeunes communistes. Les Allemands veulent que cinquante otages soient fusillés. Le ministre de l'Intérieur du gouvernement Pétain, Pierre Pucheu, est chargé d'établir une liste. Vingt-sept des otages sont pris dans le camp de Châteaubriant. Presque tous des communistes. Parmi eux, Charles Michels, 38 ans, secrétaire général des cuirs et peaux CGT ; Jean-Pierre Timbaud, 37 ans, dirigeant de la métallurgie CGT ; Jean Grandel, 50 ans, secrétaire de la fédération postale CGT. Guy Môquet, 17 ans, fils de député communiste. C'est le plus jeune.

Guy va mourir. Il écrit cette fameuse dernière lettre à sa famille. Qui commence par : «Je vais mourir !» Et se termine par : «Je vous embrasse de tout mon coeur d'enfant.» Puis il rédige un ultime petit mot. «Ma petite Odette, je vais mourir avec mes 26 camarades, nous sommes courageux. Ce que je regrette, c'est de ne pas avoir eu ce que tu m'avais promis. Mille grosses caresses.» Au camp, Guy est tombé amoureux d'Odette Nilès, une militante communiste à laquelle il a pu parler au-dessus des barbelés qui, au camp, séparent filles et garçons. Et promesse il y a eu. Dans l'Humanité du 24 mai dernier, Odette a donné le fin mot : «Guy m'avait dit un jour : "Est-ce que tu serais d'accord pour me faire un patin ?" Et moi, qui ne savais pas du tout ce que c'était, j'avais répondu : "Si tu veux."»

Le 22 octobre 1941, à 16 heures, dans la carrière de la Sablière, Guy Môquet est mort.

(1) Cité dans Guy Môquet : une enfance fusillée, de Pierre-Louis Basse, Stock, 2000.

Très résistante (portrait d'Odette Nilès)

Portrait 04/01/2008 à 01h50
Très résistante
Portrait


Par DIDIER ARNAUD

C'est une dame dont les amis ont donné leurs noms à des rues, des écoles et des gymnases du 9-3. Jean-Pierre Timbaud (elle dit «Tintin»), Daniel Casanova. Et Guy Môquet. Depuis qu'on a lu sa lettre (à lui), on a beaucoup parlé d'elle. La presse l'a transformée en anecdote. C'est la «fiancée» du fusillé. Au camp de Châteaubriant (Loire-Atlantique), quelques semaines avant de mourir, en 1941, il lui a demandé «un patin». Elle ne savait même pas ce que c'était. Il la surnommait «Epinard», nom d'un cheval qui gagnait tout à l'époque, parce qu'elle était bonne à la course. Il lui a donné une bague taillée dans une pièce de monnaie. Sur les photos, elle est belle. Lui aussi.

Dans la vie d'aujourd'hui, elle n'a pas vieilli. Odette Nilès, 84 ans, est d'abord une petite voix un peu nasillarde qui répond au téléphone sans reprendre son souffle. Quand on l'appelle, elle vous lâche un «vous vous réveillez tard».Chemisier noir et blanc, cheveux gris et lunettes, elle ouvre la porte de son pavillon de Drancy. Cette maison, son mari et son beau-frère l'ont construite de leurs mains, sur ce terrain vague où elle pêchait les écrevisses quand elle était gamine. C'est devenu une impasse coquette, à un quart d'heure à pied du terminus du métro Bobigny. Elle y vit seule. Enfin presque, son petit-fils occupe l'autre aile. Tous les matins, elle conduit ses arrière-petits-enfants à l'école. Le petit-fils lui apporte le Parisien. Elle, c'est plutôt une dose quotidienne de l'Huma. Les communistes, elle ne les abandonnera jamais. «Il faut lutter, dit-elle. Quand on quitte, ça veut dire qu'on abandonne. Je désapprouve tous ceux qui abandonnent, même à l'heure actuelle.» Car Odette est communiste.

Le jour où le président fraîchement élu a déclaré sa flamme à Guy Môquet, les yeux embués, à Boulogne, au mur des fusillés de la Résistance, elle était devant sa télé. Pas conviée, Odette. Comme Jacqueline, la fille de «Tintin». Le carton est arrivé le lendemain. «C'était comme si on nous disait : vous êtes invitées, mais ne venez pas.» Le président de la République, elle l'a trouvé «gonflé».«La veille, des enfants étaient encore expulsés du territoire français.» En octobre, elle ne s'est pas rendue au lycée Carnot où on lisait la lettre. Beaucoup de gens savaient qu'Odette avait été internée pendant la guerre. Personne ne connaissait sa parenthèse amoureuse. Sauf son mari, Maurice, figure de la Résistance, maire de Drancy pendant trente-sept ans. C'est à Bordeaux, à la fin de la guerre, qu'Odette l'a rencontré. Responsable FTP (francs-tireurs et partisans) de la zone Sud, elle l'épousera peu après. Leur fils, ils l'ont appelé Claude-Guy.

Odette est une vraie fille de la banlieue rouge. Parents communistes, engagement chez les Jeunes Amis du secours rouge et à l'Union des jeunes filles de France. Ses modèles, elle les a collectionnés en effigies de timbres qu'on distribuait chaque mois aux gamins de l'époque. Rosa Luxemburg, Karl Liebknecht. «Quand on est jeunes, on a besoin d'avoir des héros», dit Odette. Premières armes dans la résistance à 17 ans. Elle distribue des tracts, colle des affiches, participe aux manifestations antiallemandes, renseigne sur les usines occupées. «Il fallait réveiller la population, qui était amorphe et avait très peur», dit-elle. L'engagement est malaisé : les voisins se méfient, les policiers perquisitionnent souvent chez eux. A 18 ans, en allant à une manifestation à Richelieu-Drouot où elle a rendez-vous avec Daniel Casanova, elle se fait arrêter. «On n'avait pas trop l'expérience de la clandestinité. On a dû être dénoncés.»A la prison de la Roquette, elle découvre un monde. Elle avoue aussi sa naïveté. Son enfance est cette période où les filles sont très «tenues».«On sortait toujours avec la mère de l'une d'entre nous.» Elle découvre ce qu'est un «jules». Elle explique que les femmes devaient se laver habillées, et que les prisonnières politiques ont fait changer cela en montrant leurs seins.

De retour à la vie civile après trois ans de détention dans plusieurs camps, les Nilès se marient. Puis s'installent à Drancy. Il est nommé adjoint au maire ; elle, conseillère municipale. Odette rejoint la mairie d'Aubervilliers pour y être responsable des jeunes et des colonies de vacances. «La fin de la guerre, c'était pas une période joyeuse, dit Odette. Moi qui suis sensible, qui n'aime pas voir tuer un poulet.» Des collaborateurs sont arrêtés, fusillés. Dans l'ancienne mairie de Pierre Laval, «le climat était difficile», dit diplomatiquement Odette. Là, les gens se méfient d'elle. «Ça m'a été très pénible.» Elle qui avait l'habitude d'une «certaine camaraderie» se trouve projetée dans l'ambiance des coups bas. Elle fait une croix sur ses rêves de devenir professeure de gym.

Une collègue se souvient d'une belle et grande femme qui en impose. «Pas une responsable de service comme les autres, avec une dimension humaine.» On connaît son passé, son caractère bien trempé. Elle ne supporte pas de voir les animatrices boire du café devant les enfants sans rien leur proposer les jours de neige. Militer leur cause des ennuis. Pendant la guerre d'Algérie, les Nilès reçoivent des coups de fils de menace de l'OAS en pleine nuit. Il n'est pas souvent là. Elle le regrette sans trop le dire. Elle mène sa vie de son côté, indépendante. Elle va rarement à la mairie. Maurice la tance gentiment : «Mon mari m'a dit : "Tu viens, sinon les gars vont croire que je suis veuf !"» Même si, ensemble, ils forment un couple très uni. Jusqu'à sa mort, en 2001.

Elle voudrait oublier la guerre. Son association, l'Amicale de Châteaubriant, la ramène à cela. Une dame - l'ancien agent de liaison de Jacques Duclos - téléphone deux fois par semaine depuis sa maison de retraite où elle s'ennuie à mourir. Odette Nilès se rend dans les lycées et collèges pour raconter ce qu'elle nomme sa «petite histoire». Elle veut que cela serve à quelque chose, rappeler qu'on a «oublié les femmes qui ont fait beaucoup pendant la guerre». Mais elle n'en rajoute pas. «C'est quelqu'un qui nous relie», dit une ancienne collègue de travail. «On honore assez tardivement cette phase de l'histoire, mais on n'est pas des héros», dit Odette. Elle tient cette philosophie : «Ça vous montre que la vie n'est pas faite que de choses bien. On a toujours besoin de lutter pour arriver à quelque chose. C'est une leçon de vie.» Elle reste pudique sur le mal que lui fait la débandade du parti. Une de ses vieilles copines dit que les militants ont été «abusés», notamment sur le rôle de la Russie.

Quand Odette ne parle pas de ses histoires de la guerre, elle se promène en forêt, lit des policiers («Il faut que ce soit du rapide») et des Agatha Christie. Elle apprécie aussi les documentaires sur la vie des gens et elle tambouille pour ses petits-enfants, qui n'ont jamais le temps de cuisiner. Elle a une santé de fer. Dit qu'elle va moins bien depuis qu'elle a eu son accident vasculaire cérébral. «Je regardais les infos dans le fauteuil, je suis tombée dans le coma.» Elle aimerait faire venir le slameur Grand Corps malade au théâtre de Châteaubriant pour la prochaine commémoration de la fusillade.

photo Thierry Pasquet

Odette Nilès en 5 dates

1923. Naissance.

13 août 1941. Arrestation au métro Richelieu-Drouot.

1945. Création de l'Amicale de Châteaubriant.

1948. Embauche à la mairie d'Aubervilliers.

Octobre 2007. Lecture de la lettre de Guy Môquet.


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Précision

Dans le portrait d'Odette Nilès (Libération du 4 janvier), il fallait lire Danielle Casanova (et non Daniel), célèbre résistante communiste.